28 octobre 2006

Surprise et soupçons à la cité Pablo-Picasso de Nanterre

Surprise et soupçons à la cité Pablo-Picasso de Nanterre

LE MONDE | 27.10.06 | 14h48 • Mis à jour le 27.10.06 | 14h48

Bizarre. Extrêmement bizarre. Et pour tout dire... suspect. Oui, suspect. C'est le mot qui vient le plus spontanément à la bouche des habitants de Nanterre rencontrés, jeudi 26 octobre, dans le quartier du Parc et la fameuse cité Pablo-Picasso. Selon eux, l'incendie du bus 258, la nuit précédente, serait éminemment "suspect".

D'abord parce qu'il n'a pas de sens. "Le message d'un tel geste est totalement indéchiffrable", dit une jeune maman navrée. Ensuite parce qu'il est incohérent avec le calme ou la réserve observés par les jeunes de Nanterre lors de ce qu'il est convenu d'appeler les émeutes de l'automne 2005 : "Quoi ? On n'aurait rien brûlé en 2005 et pour commémorer cette inaction on ferait péter un bus ?"

Enfin parce que, malgré la paupérisation croissante de l'endroit, et la concentration exceptionnelle de familles à difficulté, les Nanterrois se sentent trop attachés à leur ville et trop révoltés par son image dégradée, pour vouloir justifier la stigmatisation. "On va encore entendre : "Nanterre, ville sensible ! Nanterre, cité dangereuse !" Et l'agent du gaz ne voudra plus se déplacer chez nous ; et les flics multiplieront les descentes spectaculaires avec chiens et menottes", se désole Houria, une femme de 43 ans qui élève seule deux enfants.

"Quand j'ai appelé la police, récemment, à 2 heures du matin à cause du vacarme d'un voisin, raconte Hasna Mousseddad, mère de trois enfants, ils ont longuement hésité, puis ils sont venus à quatre voitures ! Vous imaginez ? Ils tremblaient, ils avaient peur que ce soit un piège. Complètement à côté de la plaque ! Nanterre est une ville à problèmes. Mais pas du tout une ville de barbares !"

"FOUTRE LA TROUILLE"

Alors, ce bus ? "C'est pas des jeunes d'ici !, affirme Houria. Et puis qu'est-ce qui vous dit que derrière les cagoules ce sont pas plutôt des adultes ? Des adultes qui auraient intérêt à souffler sur les braises et enflammer la situation !" Dans quel but ? "Foutre la trouille aux Français !", répond un jeune chômeur, qui traîne devant un centre commercial en compagnie de quelques amis. Et à quelle fin ? "Ben, peser sur le résultat des élections et faire voter Sarko. Ou Le Pen !"

Car chaque voiture qui flambe, ils en sont bien d'accord, apporte des voix à la droite la plus ferme. A moins, suggère un jeune homme, qu'on ne cherche plus simplement à pourrir le quartier afin d'en exclure "la racaille" et de transformer la ville, si proche des tours de la Défense et de la capitale, en "XXIe arrondissement de Paris".

Pas une voix en tout cas, dans ce quartier du Parc, pour défendre l'agression du bus. Pas un jeune pour s'en réjouir ou admirer l'audace. "Idiotie", "lâcheté", "vandalisme"... Tous condamnent, désolés des répercussions sur la réputation du coin, ironiques sur le rôle "ambigu" des médias qui ont tout fait pour "signifier aux jeunes qu'on les attendait au grand anniversaire des émeutes de 2005".

Mais désireux de parler. D'évoquer les vrais problèmes : chômage, pauvreté, racisme, "provocations policières", indifférence des candidats à l'élection présidentielle. Et de dire aussi que, délaissée par l'Etat, la banlieue tient bon grâce à de vibrantes associations comme Authenti-Cité. "Le hasard fait bien les choses, dit Hasna. Le 27 octobre, chez nous, sera joyeux, non violent, et prendra l'allure d'une grande fête de fin de ramadan avec repas et danses du ventre : la Nuit orientale ! C'est une réponse idéale à ce fameux anniversaire, non ?"

Annick Cojean
Article paru dans l'édition du 28.10.06

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