Belkacem Madhi, machiniste sur le 122
LE MONDE | 27.10.06 | 14h48 • Mis à jour le 27.10.06 | 14h48
Aucun bus de la ligne 122 n'est sorti du dépôt des Lilas, en Seine-Saint-Denis, jeudi 26 octobre. Comme tous les autres machinistes, Belkacem Madhi, arrivé sur cette ligne il y a cinq ans, a refusé de prendre le volant. "Droit de retrait et solidarité avec notre collègue agressé la nuit dernière", se justifie-t-il. Belkacem, 26 ans, enfant de Montreuil, a grandi dans cette banlieue, cité La Noue - "sur la ligne 122", insiste-t-il. C'est là que, dans la nuit du mercredi 25 au jeudi 26 octobre, à 1 heure, des jeunes gens cagoulés et armés ont incendié le dernier 122, après avoir contraint le chauffeur et les passagers à descendre (Le Monde du 27 octobre).
Dès le début de la matinée, square Lénine, en bas des immeubles où le bus a flambé, la place avait été complètement nettoyée. En fin de soirée, une odeur de caoutchouc brûlé flottait encore dans l'air au-dessus d'un petit périmètre, et deux arbres que les flammes avaient léchés portaient les stigmates du sinistre.
Belkacem vit à deux pas de là, dans un bloc d'immeubles, de l'autre côté de la rue, au Clos-Français. Un carré de grands immeubles, plutôt propre et bien aménagé : arbres, pelouses et espaces de jeux pour les enfants.
La nuit précédente, il ne travaillait pas. Il était chez lui, mais il n'a rien entendu. C'est son père qui l'a alerté dans la matinée. "J'ai cru à une mauvaise blague", dit-il. La ligne 122, c'est "la ligne phare du haut Montreuil", assure Belkacem, une pointe de fierté dans la voix. Entre Bagnolet, station de métro Gallieni, où elle démarre, et Fontenay RER, son terminus, elle dessert toutes les grandes cités HLM de Montreuil : les Grands Pêchers, les Morillons, La Noue, soit plus de 20 000 habitants. Elle circule tous les jours de 6 heures à 1 heure du matin, dimanche et jours fériés inclus. "Ce n'est pas une ligne où il y a beaucoup d'agressions", remarque Belkacem qui, avant de la pratiquer comme chauffeur, l'avait fréquentée comme usager dès son plus jeune âge.
"ILS SONT FOUS"
"Des insultes ou des caillassages, ça arrive relativement souvent ; mais ça ne dégénère pas", dit-il. Cette fois, le groupe était organisé et voulait "faire parler de lui". Belkacem et la majorité des machinistes du dépôt des Lilas en sont convaincus. Les assaillants - ils n'étaient que cinq ou six, selon plusieurs témoignages - se sont emparés du bus, l'ont piloté sur plusieurs mètres, se frayant un passage sur le chemin entre les immeubles, avant de commettre leur forfait en plein milieu de la cité.
"Visiblement, ils savaient conduire un bus", observe Belkacem. Des caméras installées au-dessus d'une barrière qu'ils ont franchie ont filmé la scène, tandis que quelques habitants ont assisté en direct, depuis leurs fenêtres, au "spectacle". Pompiers et policiers n'ont guère tardé, et l'incendie a été vite maîtrisé. Il n'y a pas eu de victimes, mais le machiniste, profondément choqué, est en arrêt de travail pour une semaine minimum.
"Depuis deux semaines, les télévisions et les journaux n'arrêtent pas de parler de la célébration de l'anniversaire des émeutes d'il y a un an. Forcément, il fallait qu'arrivent des incidents comme celui-là", déplorent Belkacem et la plupart des chauffeurs. Ils sont 600 au dépôt des Lilas, d'où partent quinze lignes vers la Seine-Saint-Denis et l'Est parisien. Des actes d'incivisme ou, pis, de malveillance, il y en a tous les jours. "Des faits isolés qui ne sont pas médiatisés. Et on n'en entend jamais parler", relèvent-ils.
Aucun ne comprend cette frénésie dont les journaux ont été saisis à l'approche de la date anniversaire du drame de Clichy-sous-Bois, qui, le 27 octobre 2005, avait coûté la vie à deux jeunes garçons. Tous redoutent que les incidents survenus depuis dimanche à Grigny (Essonne), Nanterre (Hauts-de-Seine) et Montreuil, n'aient un effet d'entraînement. "Maintenant, ce sera à celui qui se fera son bus", pronostiquent-ils.
Indépendamment des émeutes d'octobre et novembre 2005, de nombreux chauffeurs constatent une dégradation de la sécurité dans les transports depuis trois ou quatre ans. "Tant qu'il y avait la police de proximité dans les quartiers, c'était plus calme", expliquent-ils. Belkacem se souvient des années où il était jeune machiniste. "Sur le trajet, dans les cités, on voyait toujours les mêmes policiers. Il y avait moins de tensions avec les jeunes. Maintenant, ça s'est détérioré", assure-t-il. S'il s'est parfois senti sous pression, il n'a jamais eu peur dans l'exercice de son métier. "Ici, tout le monde me connaît et je connais tous le monde", affirme Belkacem, que jeunes et moins jeunes saluent en lui glissant quelques mots d'encouragement. De nombreux copains de la cité l'ont appelé ; d'autres, qu'ils croisent dans la rue, lui lancent : "Ils sont fous" ; "Ils sont malades".
Reste que l'agression du bus de la ligne 122 laissera des traces. Dans la cité La Noue où, malgré l'heure tardive, de nombreux habitants ont été témoins de l'attaque, mais plus encore au dépôt des Lilas. A trois reprises, jeudi, le personnel s'est réuni en assemblée générale.
La direction de la RATP n'a pas voulu reconnaître le droit de retrait aux conducteurs de la ligne 122 pour la journée du 26 octobre. Elle leur a notifié des absences injustifiées avec des risques de mesures disciplinaires pour abandons de poste. "On a pris un coup sur la tête. On aurait souhaité être mieux soutenu", lâche, dépité, Belkacem.
Pour protéger certaines lignes, la régie envisage de faire escorter par des véhicules de police les bus circulant dans les quartiers les plus sensibles. "On va devenir des cibles", s'inquiètent certains machinistes. Ailleurs, la RATP leur recommande d'apprécier la situation sur le terrain et d'éviter les éventuels dangers en déviant les parcours. Le ministère de l'intérieur a annoncé, jeudi, qu'il allait "mobiliser la totalité des forces publiques" pour sécuriser les transports. "Certains vont y aller la peur au ventre, d'autres fonctionneront aux préjugés et déclencheront l'alerte dès qu'ils apercevront quatre jeunes dont la dégaine ne leur revient pas", craint Belkacem. "Où est le service public, si on délaisse les arrêts des quartiers qui ont le plus besoin de nous ? Si c'est pour prendre l'autoroute, autant tout arrêter", s'indigne-t-il.
Yves Bordenave
Article paru dans l'édition du 28.10.06
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