Le Collège de France à Aubervilliers
LE MONDE | 24.10.06 | 14h46 • Mis à jour le 25.10.06 | 10h19
Un vieux monsieur arrive en chaise roulante, dans le hall du lycée Le Corbusier, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Il semble surpris et ravi de voir autant de monde l'applaudir : lundi 23 octobre, Jean-Pierre Vernant, philosophe et professeur honoraire au Collège de France, donnait une conférence sur L'Odyssée d'Homère, dans le cadre des Lundis d'Aubervilliers. "Mes médecins m'ont déconseillé de venir. Mais je ne voulais pas me défiler au dernier moment", avoue le spécialiste de la Grèce antique derrière une tribune envahie de plantes.
Tout au long de l'année 2006-2007, des professeurs du Collège de France ou invités feront un exposé sur un chef-d'œuvre littéraire, dans cette commune de la banlieue parisienne : le 27 novembre, Carlo Ossola parlera de La Divine Comédie de Dante ; le 5 février 2007, Francisco Jarauta, professeur à l'université de Murcie (Espagne) abordera Don Quichotte...
Cette initiative, qui vise à projeter en banlieue la vénérable institution du Collège de France, est née de la rencontre, en 2004, entre le sénateur et ancien maire d'Aubervilliers, Jack Ralite, et Carlo Ossola. "A l'occasion d'un colloque sur les nouvelles pauvretés du XXIe siècle, Jack Ralite a dépeint les ombres et lumières de la banlieue parisienne. Je me suis dit : nous avons tout près de nous des situations difficiles et fertiles en même temps. Pourquoi le Collège de France, dont la mission est de faire avancer la recherche et en diffuser la conscience, ne se déplacerait-il pas à Aubervilliers ?", raconte M. Ossola.
Les professeurs du Collège de France ont approuvé le projet à l'unanimité, en novembre 2005. C'était au lendemain des émeutes. "Je ne dirai pas que cet événement a joué dans notre décision, mûrie au printemps 2005, mais ces conférences sont l'une des réponses. Parmi les caractères classiques du prophétisme, il y avait le "don des langues". Nous avons – dans nos banlieues – le don des langues et des traditions, il faut le transformer en prophétisme", souligne M. Ossola.
Ce lundi 23 octobre, c'est la fête musulmane de l'Aïd. "Les élèves sont moins nombreux que prévu", note la proviseure, Monique Parquier. Mais la salle s'emplit peu à peu et M. Vernant prend la parole devant quelque 360 personnes.
Plus conteur que professeur, il décrit un Ulysse "malin comme un singe". C'est le modèle d'une "patience inaltérable", dit-il : "Il a passé dix, vingt ans à Troie, mais il n'oublie pas sa terre, sa femme, ses enfants et reste fidèle à lui-même." Revenant sur quelques épisodes de L'Odyssée, l'ancien résistant pose la question de l'identité, de la vie et de la mort, avec humour et simplicité. "J'arrange un peu l'histoire...", s'excuse-t-il à plusieurs reprises.
Exemple : pendant son voyage, Ulysse vit "sept ans en tête-à-tête amoureux" avec la déesse Calypso. Doit-il rester avec celle qui lui promet l'immortalité et une jeunesse inaltérable ? Et qui le prévient : "Si tu pars, je sais que des épreuves terribles t'attendent." Ulysse choisit de la quitter : "Car s'il reste avec elle, il cesse d'exister. Il n'y a plus de retour, et plus d'Odyssée", démontre M. Vernant. De retour à Ithaque, Ulysse n'est pas reconnu des siens : la déesse Athena l'a transformé en un "vieux mendiant puant", car il doit tomber dans l'anonymat pour reconquérir sa terre. "Ulysse personne" va redevenir "Ulysse en personne".
"Comment ça finit, tout ça ?", fait mine de s'interroger le professeur, au bout d'une heure. Pénélope reconnaît enfin Ulysse, le couple se retrouve dans le lit nuptial, "le temps du début rejoint celui de la fin" et "Athena arrête le char de l'aurore pour que la nuit d'amour se prolonge". M. Vernant réajuste sa montre et salue l'assistance, qui lui fait une ovation : "Je rentre, il faut que les vieux aillent au dodo."
Des élèves de terminale ES du lycée Le Corbusier se disent ravis. Avec plusieurs de leurs professeurs, ils ont préparé la conférence en se documentant et en lisant des extraits d'Ulysse. "On a tout compris !", s'enthousiasme Derya. "C'est important de dire que le savoir n'appartient pas qu'aux bourgeois... euh, qu'à une classe", enchaîne sa copine Wafa. Pendant les vacances de la Toussaint, elles liront La Divine Comédie, en vue de la prochaine conférence.
Clarisse Fabre
Article paru dans l'édition du 25.10.06
28 octobre 2006
Le Collège de France à Aubervilliers
Libellés :
banlieue,
culture,
discrimination positive,
école,
nouveaux français,
politique,
social
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire