29 décembre 2006

Pèlerinage à La Mecque : un rite de passage qui attire 2,5 millions de croyants

Pèlerinage à La Mecque : un rite de passage qui attire 2,5 millions de croyants

LE MONDE | 28.12.06 | 14h43 • Mis à jour le 28.12.06 | 15h43

Pour l'islam, tout a commencé à La Mecque (Makka ou Bekka, en arabe ancien), où est situé le territoire sacré (haram) d'un milliard trois cents millions de musulmans. Et, pour un bon musulman, tout passe par là. C'est vers La Mecque que le croyant se tourne cinq fois par jour. S'y rendre est le cinquième pilier de l'islam.

Ce pèlerinage (hajj) a une dimension préislamique. A l'origine, il s'agissait d'une sorte de foire mêlant croyances, négoce et exhibition de pouvoirs. L'islam en a repris l'essentiel, harmonisant sa diversité et le prescrivant comme rite obligatoire. Une fois pubère, chaque croyant et croyante doit accomplir cette obligation au moins une fois dans la vie – à condition d'être en possession de sa raison, d'en avoir les moyens financiers et de ne laisser en suspens aucun différend avec autrui.

En sont dispensés le fou, l'esclave, celui qui ne peut se procurer de moyen de déplacement (de monture, dit le Coran) ni économiser de manière honnête (halal) la somme nécessaire au voyage et à la subsistance des siens en son absence.

La stature d'Abraham. En accomplissant ce formidable rite de passage, le pèlerin gagne en prestige : il devient Hajj ! Rajouté à son nom, ce titre, jadis glorieux, désignait l'infime minorité de ceux qui allaient à La Mecque en un périple qui pouvait durer des mois. Il a perdu de son lustre, le nombre des participants ayant explosé. Mais, sur le plan symbolique, il reste enviable pour un musulman.

Cette manifestation communautaire rappelle que le prophète Mahomet est venu pour tous les hommes, "les rouges et les noirs". Elle consacre l'immense stature d'Abraham (Ibrahim) et de son sacrifice au lieu même où, selon le Coran, a vécu le fondateur du monothéisme. Ibrahim y a conduit une de ses épouses (Hagar) et leur fils (Ismaïl) dans une vallée austère sans eau ni verdure, le Hedjaz. Face à leur certitude de mourir assoiffés, Dieu a fait jaillir de l'eau sous les pieds d'Ismaïl. Depuis ce miracle, cette source, baptisée Zamzam, est devenue un point de rencontre pour les caravanes, les tribus égarées.

La tradition ajoute qu'Abraham et Ismaïl y ont construit un bâtiment cubique, la Kaaba ou vieille maison (Al-Bayt Al-Atiq), qu'ils ont sacralisé et lavé avec l'eau de Zamzam, espérant se purifier de leurs propres péchés. Aujourd'hui encore, en plein pèlerinage, le roi d'Arabie accomplit en personne cet acte symbolique par lequel, au-delà du signe d'humilité, il apparaît comme le serviteur de Dieu.

Une purification de soi. Le hajj implique une pureté rituelle exigeante. Le fidèle doit s'y rendre l'esprit vide de toute rancœur, libre de tout litige et délié de toute dette. Durant le pèlerinage, hommes et femmes se privent de rapports sexuels. Ils ne doivent se couper ni cheveux, ni poils, ni ongles et ne peuvent tuer d'animaux.

Bien avant d'arriver à La Mecque, l'homme et la femme s'épilent les aisselles et le pubis, pour être comme "l'enfant qui vient de naître". Les mâles procèdent à l'ihram (sacralisation) : ils se mettent dans la posture d'un être qui renaît en s'enveloppant de deux tissus blancs couvrant les parties intimes et le haut du corps en récitant haut et fort : "Me voici, Seigneur. Tu n'as aucun associé. La louange, la grâce et la souveraineté sont à toi."

L'étranger venu par avion débarque, le plus souvent, à Djedda, à 70 km de La Mecque. Parvenu sur le territoire sacré, le pèlerin entreprend, à travers cinq rites obligatoires, un voyage hors du temps.

D'abord le tawaf (circumambulation), soit sept tours de la Kaaba, puis le sa'y, alternance de course et de marche soutenue sur un parcours balisé (les femmes l'effectuent à leur rythme). Ce rite symbolise la situation d'Hagar dans le désert, affolée de voir son fils mourir de soif. Puis le pèlerin, entre mythe et histoire, étanche sa soif à l'eau de la source sacrée de Zamzam.

Ensuite, les plus de deux millions de pèlerins quittent La Mecque. Dans une invraisemblable cohue, à pied ou en bus, ils rejoignent le lieudit Mina, puis se rendent, le lendemain, à 20 kilomètres de la ville sainte, dans la plaine d'Arafah (ou Arafat).

Là se détache un monticule d'environ 40 mètres, le mont de la Miséricorde (jabal al-Rahmah). Bien que situé hors du territoire sacré, il est le but premier du pèlerinage. Le Prophète n'a-t-il pas dit : "Le hajj, c'est Arafah" ? Les autres obligations sont relatives ; le passage par Arafah est impératif. Sans cette étape, le croyant ne deviendra jamais Hajj !

Le déplacement du sacré. Selon la tradition islamique, Adam et Eve, chassés du Paradis, se retrouvèrent sur le mont Arafah (mont de la Connaissance). C'est aussi là qu'Abraham voulut sacrifier Ismaïl, et là que le Prophète s'arrêta lors de son pèlerinage des Adieux. Une fois accompli un long rituel de repentance (de midi au coucher du soleil), les pèlerins repartent vers La Mecque. Au retour, ils effectuent, à Mina, la lapidation du démon (rajm).

Enfin, en souvenir d'Ismaïl, le pèlerin sacrifie un animal, usuellement un mouton. Quoique dans l'imaginaire musulman le qurban (sacrifice d'un mouton, d'une chèvre, d'un chameau ou d'un bœuf) occupe une place centrale dans le pèlerinage, cet acte n'a pas de caractère obligatoire. Vu la dimension numérique que connaît le hajj, un phénomène étonnant s'est imposé. On peut désormais voir, une fois le rite d'Arafah terminé, d'immenses files d'attente devant les agences bancaires ! Là, le "mouton d'Abraham" se métamorphose en coupon. Pour une centaine d'euros, le pèlerin délègue à des banques le coût du sacrifice et elles se chargent de la distribution de la viande aux nécessiteux – et surtout, de nos jours, de son expédition vers des pays musulmans pauvres. Ainsi, en Arabie saoudite, pays de rigorisme religieux, on constate comment, poussés par la réalité, même les plus puritains sont amenés à négocier les symboles et à déplacer le sacré. Pour les irréductibles, il reste toujours des abattoirs modernes où ils peuvent encore sacrifier leur bête (adahi) et pratiquer leur foi selon la tradition.

L'appartenance à l'Oumma. Ces rites accomplis, le pèlerin retourne à l'état profane. Un rite supplémentaire, une nouvelle course vers la Kaaba, reste prescrit, mais a perdu son importance cérémonielle. Certains effectuent donc sept nouvelles processions et repartent à Mina pour deux ou trois nuits et lapider de sept cailloux chaque jour chacune des trois stèles démoniaques qui s'y trouvent. Enfin, lors d'une dernière visite à la Kaaba, ils accomplissent un dernier tawaf, dit d'adieu (wada).

Le hajj, cérémonie lourde et intense, se déroule sur cinq jours, les plus rigoristes y consacrant deux ou trois jours de plus. Il a été précédé de plusieurs jours de mise en posture. Après l'épreuve, le pèlerin passe encore quelques jours à La Mecque pour récupérer et procéder à des achats. Au total, le hajj dure donc dix jours à trois semaines.

Malgré des discussions interminables, les écoles juridiques musulmanes n'ont jamais réussi à s'entendre sur la valeur religieuse non pas du hajj, mais de ses rites. Ce qui pour les uns est un wajib (devoir) ressort pour d'autres de la sunna, la coutume. Reste que la participation croissante s'inscrit dans un mouvement visant à affirmer, au moins pour quelques jours, la cohésion de la "communauté musulmane" (Oumma), par-delà les races, les nationalités, les couches sociales et le niveau de culture. Le pèlerin rentrant dans son pays a la conviction d'être confirmé dans sa foi, l'universalité de l'islam fixée dans son esprit, fier de pouvoir coiffer le turban vert ou blanc, symbole du titre de Hajj.

Celui qui s'en pare jouit d'une grande considération : le sage sera consulté pour des problèmes portant sur la vie familiale, la tribu, le village ou le quartier. La femme Hajja, dont l'habillement se différencie dès lors par un foulard blanc, jouit aussi d'une place à part.

Le déplacement de groupes humains issus de tout le monde musulman et non musulman génère des effets sociaux, culturels et économiques considérables. Pour la majorité des pèlerins qui n'effectuent ce voyage qu'une fois, il aboutit à une série d'expériences personnelles de grande portée et perdure comme l'un des moments les plus marquants de leur existence.

Une affaire touristique. Le hajj constitue désormais une industrie touristique. Dans le monde entier, il fournit à une kyrielle d'agences spécialisées la principale activité de l'année. Depuis toujours, il a constitué la source principale de revenus de La Mecque. Sur un chiffre d'affaires estimé à 4 milliards de dollars (près de 3 milliards d'euros) aujourd'hui – 10 milliards, si l'on inclut le "petit hajj ", déplacement hors de la période consacrée, qui attire 6 autres millions de pèlerins –, on estime que les trois quarts restent en Arabie saoudite.

Les vendeurs de la ville sainte sont connus pour leurs talents du négoce. Souvent polyglottes, beaucoup, en plus de l'arabe (utile pour une petite minorité seulement de pèlerins), jonglent entre le persan, le turc, le haoussa ou le malais...

Souvent, le pèlerin, s'il est commerçant, mêle rituels et affaires. L'occasion est belle, dans l'incroyable brassage que constitue la masse des fidèles, de vendre ou d'acheter des produits, de trouver de nouvelles filières d'approvisionnement ou d'exportation, de rencontrer d'autres commerçants, de connaître les marchés, les coutumes et les traditions de nombreux pays. S'il est un érudit, il profitera de l'occasion pour rencontrer des collègues, nouer des liens avec des spécialistes des sciences religieuses ou profanes, acquérir des livres de valeur. Ainsi le pèlerinage a-t-il contribué au développement d'une riche littérature de voyage (adab al-rihla). C'est enfin l'occasion, pour les dirigeants musulmans, d'exhiber ostensiblement devant une telle foule leur attachement à l'islam et, au besoin, d'adopter une posture de raïs (chefs) croyants.

Mais une fois devant la Kaaba, le rapport entre créatures et Créateur reste éminemment individuel, sans rien ôter au fait imaginaire que ces 2 millions d'êtres de toutes origines et de toutes couleurs forment l'Oumma.

Hosham Dawod (anthropologue au CNRS)


UN SÉJOUR CHER ET ENCADRÉ

LE COÛT DU HAJJ :

en Europe, les agences proposent pour environ 3 000 euros un déplacement de dix jours. Le coût pour un fidèle moyen-oriental, asiatique ou africain est bien plus réduit. La nourriture et le mouton du sacrifice sont à la charge du pèlerin. Il doit s'acquitter en plus de diverses taxes et commissions obligatoires (frais d'entrée sur le territoire, redevance au guide...).

LES CONDITIONS D'ACCÈS :

le pèlerin doit obtenir un visa et démontrer sa capacité financière à séjourner en Arabie saoudite et à en repartir vers son pays d'origine.

LES RESTRICTIONS :

il lui est interdit de quitter les lieux du hajj et d'y travailler, avec ou sans rémunération.

Article paru dans l'édition du 29.12.06

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