29 décembre 2006

Abdellah Hammoudi : "l'affirmation de la femme comme sujet religieux autonome"

UN ENTRETIEN AVEC ABDELLAH HAMMOUDI, ANTHROPOLOGUE À L'UNIVERSITÉ DE PRINCETON (ÉTATS-UNIS)

Abdellah Hammoudi : "l'affirmation de la femme comme sujet religieux autonome"

LE MONDE | 28.12.06 | 14h43 • Mis à jour le 28.12.06 | 14h43

bdellah Hammoudi est l'auteur d'Une saison à La Mecque (Paris, Le Seuil, 2005), une étude ethnologique du hajj contemporain.

Hormis la démographie et les facilités de transports, comment expliquer la croissance rapide de la participation au hajj ?

Dans le monde musulman, une génération sort d'écoles plus modernes incluant une instruction religieuse plus poussée. De plus, le pèlerinage fait l'objet d'une émulation. Lorsqu'un musulman visite un Hajj, quelqu'un ayant accompli le pèlerinage, celui-ci lui souhaitera de pouvoir le faire au plus tôt. Il y a trente ans, on ne connaissait pas ce bruissement puissant dans l'opinion, où le hajj revient comme un motif fréquent.

Y a-t-il un lien avec la poussée de l'islam politique, sous toutes ses formes ?

Les deux phénomènes sont concomitants. Mais l'un ne génère pas l'autre. Les deux sont la conséquence de la poussée des classes moyennes dans l'espace musulman. Le hajj étant une scène médiatique globale, il est normal que les religieux politisés qui visent à "réislamiser" la société y soient très présents.

Votre livre décrit un total don de soi de l'individu et une violence rituelle. Comment s'articule ce double mouvement ?

Un des deux éléments centraux du hajj, la purification, se manifeste dans le thème du sacrifice, à la fois don de soi et séparation de soi. Il commémore le geste suprême de la victime. La violence y est symbolique parce qu'il y a substitution : l'animal remplace le fils, la part la plus chère de soi-même. Il faut la prendre dans le sens premier de l'expression "se faire violence".

Désormais, plus de 40 % des participants sont des femmes. Qu'est-ce que cela modifie pour elles dans l'islam ?

Il y a là une vraie rupture. Il est intéressant que de plus en plus d'hommes l'acceptent, la souhaitent, même. Des pèlerins m'ont dit : "Elle s'est sacrifiée pour moi, pour élever nos enfants. L'emmener, c'est obéir à Dieu." Il faut voir qu'hormis les talibans ou les wahhabites, l'islam radical, sur certains aspects, apparaît plus protecteur du droit des femmes : sur la propriété, la part d'héritage et même l'instruction. Il pousse aussi à une participation des femmes au hajj. J'y ai constaté une libération de la parole féminine. Des femmes discutent entre elles de leurs obligations, mais aussi avec des hommes, d'égal à égal. Au hajj, l'affirmation de la femme comme sujet religieux autonome est devenue évidente.

Vous montrez une emprise étatique saoudienne forte sur le pèlerinage, et ses limites. Le régime s'inquiète-t-il d'un phénomène devenu gigantesque ?

Sans aucun doute. L'encadrement est si lourd que beaucoup de pèlerins, qui viennent là "libres devant Dieu", se plaignent d'une volonté de les contrôler. Les contraintes économiques, la machine de propagande du régime, le conditionnement au rituel sont perçus comme un découragement à la liberté de conscience dans le rapport personnel à Dieu. Cela permet aux "puristes" de l'islam de chercher, par exemple, à imposer sur place une séparation entre les sexes. On entend aussi de vives critiques des régimes des pays musulmans. Ces phénomènes échappent au contrôle de l'Etat wahhabite.

Riyad mobilise 50 000 policiers pour le hajj. Craint-il des débordements ?

Evidemment. Le nombre croissant des pèlerins devient quasi ingérable. De plus, il y a une instabilité extrême dans la région : Irak, Palestine, guerre israélienne au Liban, émergence de l'Iran nucléarisé comme porte-voix de la revendication palestinienne, tout cela pèse lourd. Le régime sait son contrôle sur les lieux saints contestés. Les plus radicaux le dénoncent comme "usurpateur". En plus, la secte wahhabite au pouvoir est contestée sur le plan religieux en Arabie même. Quand on met tous ces éléments bout à bout, on conçoit que le régime manifeste une nervosité croissante.

Propos recueillis par Sylvain Cypel

Article paru dans l'édition du 29.12.06

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