Au procès des incendiaires de mosquées, les principaux accusés nient toute "idéologie"
LE MONDE | 05.12.06 | 14h44
ANNECY ENVOYÉE SPÉCIALE
Dans le box des accusés, deux jeunes hommes, étrangement semblables : tatoués, costauds, cheveux bruns et courts, habillés avec des vêtements de couleurs claires.
Michel Guégan, 25 ans, magasinier et ancien soldat du 27e bataillon de chasseurs alpins et Nicolas Paz, 29 ans, videur et ancien hooligan du PSG, comparaissent, depuis lundi 4 décembre, devant la cour d'assises de Haute-Savoie pour avoir incendié dans la nuit du 4 au 5 mars 2004 une mosquée à Annecy et une salle de prière à Seynod (Haute-Savoie). Deux autres complices comparaissent libres.
Pour la première fois en France, des personnes sont renvoyées devant une cour d'assises pour "dégradation grave du bien d'autrui en raison de la religion par un moyen dangereux pour les personnes, dégradation d'un lieu de culte".
D'emblée, les deux hommes récusent toute appartenance à une "idéologie". Michel Guégan, qui collectionnait les croix gammées, les CD de chants nazis, les affiches d'Hitler, et qui a été membre une année du Front national, avoue tout juste un grand "intérêt" pour l'histoire, fasciné, explique-t-il, par les "chars" et la "puissance militaire" de l'Allemagne nazie. "Je suis apolitique", affirme-t-il. Une amie, citée comme témoin, souligne qu'il avait des "amis maghrébins" et qu'il allait manger "dans des kebabs". "Oui, mais en faisant un signe nazi en entrant", précise le président de la cour.
"RESSENTIMENT RACISTE"
Nicolas Paz avait bien une photo intitulée "douche nazie" avec une croix gammée incrustée sur les carrelages, mais, dit-il, c'était "une photo d'humour". Ses convictions ? "Je suis nationaliste, peut-être à l'entrée de l'extrême droite, mais je n'ai pas de carte d'électeur, assène-t-il. La personne qui m'aura vu faire un signe nazi n'est pas née." Alors pourquoi avoir brûlé des lieux de culte musulman ? Est-ce en raison de la guerre en Irak comme ils l'ont dit aux enquêteurs ?
A l'armée, où il s'était engagé pour cinq ans, Michel Guégan se sentait "bien", avant de voir son contrat résilié. Il explique qu'il était devenu le bouc émissaire d'un sergent "d'origine musulmane" qui " était fier de ses origines" et "s'y ressourçait régulièrement". Son coaccusé, M. Paz, avoue à demi-mot une "rancoeur", "un ressentiment raciste" depuis qu'il a appris tardivement que sa mère avait été violée à 12 ans en Algérie et que la marraine de son fils "s'est fait violer par trois Maghrébins".
Le plus jeune semble parfaitement se maîtriser, usant d'un ton militaire pour répondre aux questions alors que le plus âgé est émotif et pleure dès qu'il doit évoquer son enfance. L'examen de leur personnalité fait apparaître justement une enfance particulièrement difficile, même un "vécu abandonnique", selon les termes des experts.
Michel Guégan a été abandonné à la naissance, placé dans une famille d'accueil, puis séparé à l'âge de 4 ans pour être adopté par des parents qui n'ont jamais été "aimants". "Les choses sont parties dans le mauvais sens, j'étais un enfant de remplacement, ma mère m'a rejeté", explique le garçon dans "une analyse rétrospective". A sa majorité, il part à la recherche de sa généalogie, rencontre sa mère biologique et découvre qu'il a un demi-frère et une demi-soeur d'un père maghrébin, des "métis". Son propre père était-il maghrébin, s'interroge le président. Le garçon hésite, comme s'il refusait la réalité. "Je n'ai jamais eu d'information précise", tranche-t-il, ajoutant quelques secondes plus tard : "C'était la clé du problème."
Son acolyte n'a pas vécu une enfance plus tendre dans sa cité parisienne : mère suicidaire et dure qui lui casse une bouteille d'alcool sur la tête quand il a 15 ans. Lui a essayé de l'étrangler quand il en avait 8. Le jeune homme se décrit comme "gentil", "serviable", bien qu'il avoue un penchant pour la bagarre. Fan du PSG, il s'affiche fièrement comme un "hooligan pur", un ancien du kop de Boulogne, ces supporteurs, "blancs en général", qui aiment le "free fight", "les salades de phalanges", c'est-à-dire les bagarres entre homologues, qui n'ont rien à voir, précise-t-il, avec "les ratonnades". Pour les experts, un psycho-rigide, et un homme qui s'invente des menaces pour se donner un surcroît d'identité.
Sophie Landrin
Article paru dans l'édition du 06.12.06
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