22 octobre 2006

Banlieue, terra incognita

Banlieue, terra incognita

LE MONDE | 21.10.06 | 20h59 • Mis à jour le 21.10.06 | 20h59

Un an après les émeutes en banlieues, qu'est-ce qui a changé dans la façon dont les médias "couvrent" cette réalité de la société française ? Les 17 et 18 octobre, l'association Les Entretiens de l'info, que préside le sociologue Jean-Marie Charon, organisait une rencontre entre professionnels des médias et acteurs de terrain sur ce sujet.

A première vue, le traitement médiatique des récentes agressions de policiers aux Mureaux, aux Tarterêts ou à Epinay - et les interventions policières qui ont suivi -, peut donner l'impression que rien n'a évolué. "L'emballement - voire le fait de se sentir dépassé pour traiter les choses plus en profondeur - reprend le dessus", explique M. Charon, pour qui manquent encore "une réflexion et un engagement suffisamment avancés quant à la prise en compte, au long cours, des questions que posent les banlieues difficiles".

Les médias qui ont fait le choix d'équipes "dédiées", ou qui accordent plus de temps ou de place à des reportages sur la banlieue en dehors des moments de crise, demeurent encore l'exception. Il n'y a pas de "discrimination positive" de l'information en faveur des banlieues. Pourtant, les choses bougent, souvent sous la pression de la base. "Il reste à obtenir une vraie évolution intellectuelle des hiérarchies, afin que la sensibilisation des journalistes de terrain ait des effets dans les structures, souligne M. Charon. Cela relève de vrais choix éditoriaux, et nouveaux."

Cela relève d'abord de la prise de conscience, par la hiérarchie, des conditions de travail en banlieue (surtout pour les équipes de télévision) et des moyens que cela suppose de mettre en oeuvre. "Nous venons de lancer une nouvelle grille très consommatrice du temps des journalistes, ce qui fait que je n'ai pas les moyens humains d'en détacher pour le suivi des banlieues, justifie Patrice Bertin, le directeur de la rédaction de France Inter. Mais je pense absolument nécessaire de créer dans le budget un ou deux postes à temps plein pour cela. Au vu des discussions actuelles avec ma direction, c'est en bonne voie de réalisation. Je souhaite que l'on puisse entendre parler des banlieues au quotidien, et à plus ou moins long terme, je pense que nous y parviendrons."

Au Monde, le domaine a été traité durant près de deux ans par les reporters, relève un responsables du service société. Jusqu'à la rentrée 2005, où Luc Bronner, spécialiste de la rubrique Education, se portait volontaire pour reprendre un poste laissé en jachère... quelques jours avant le début de l'explosion de violence. Depuis, "80 % de mon travail portent sur les jeunes et la banlieue", dit-il. Un travail difficile, véritable retour aux sources du journalisme de terrain. "C'est un poste de reportage avant tout. Le décalage est énorme entre ce que disent les 'experts' et la réalité de ce qu'on découvre sur le terrain, raconte Luc Bronner. On manque d'interlocuteurs représentatifs - syndicats, associations... Et on est confronté à une forte demande d'anonymat de la part des gens que l'on fait témoigner, tant du côté des jeunes que des habitants de ces quartiers. Le travail d'approche est très long, il faut gagner la confiance de gens qui se méfient souvent des journalistes. Le Monde n'est pas un sésame en banlieue : personne ne le connaît !"
"La banlieue est un monde en soi, qui a ses codes, ses règles, confirme Hervé Guilbaud, rédacteur en chef France de l'Agence France Presse (AFP). Nous sommes peut-être un peu plus vigilants. Nous surveillons toutes les étincelles. On essaye de prendre le maximum de recul, de veiller à ne pas se laisser instrumentaliser, surtout en cette période préélectorale". L'AFP a "un réseau de correspondants de 8 journalistes stationnés en banlieue, plus un réseau d'informateurs et de pigistes. Ce maillage n'a pas changé. Mais même avec ce maillage, nous ne sommes pas forcément ultra-performants", reconnaît M. Guilbaud.

Le Parisien, lui, n'a pas eu besoin de renforcer son dispositif depuis un an. "C'est notre force d'être très présents dans les cités et les banlieues", rappelle le quotidien, qui dispose de 120 journalistes à plein temps (sur un total de 330 journalistes) dans les treize bureaux de l'Ile-de-France, pour onze éditions locales. Sans compter les pigistes. A L'Humanité, "la banlieue, on y est, on y travaille, c'est notre lectorat, résume Claude Baudry, responsable du service médias et président de la société des personnels. Nous mettons l'accent sur la question sociale. L'ensemble des rédacteurs est concerné par ce sujet."

A La Croix, "la crise des banlieues n'a pas modifié notre approche, qui a toujours été de traiter ce sujet sur ses aspects positifs, en allant voir les parents, les familles, et cela même pendant les émeutes", explique Solenn de Royer, en charge du dossier banlieues au service politique depuis six mois. Quant à Libération, il a constitué un "pool banlieues" de cinq personnes, après la crise de 2005. "Une structure qui n'est pas figée, explique Renaud Dely, rédacteur en chef France et Société. De nombreuses initiatives sont en germe sur les banlieues pendant la campagne présidentielle."

Les événements de l'automne 2005 auront-ils contribué à faire émerger de véritables médias locaux, plus proches des réalités ? "En 2005, la Région nous a financé trois projets d'émission radio, mais les discussions avaient démarré avant les événements, confie Lahbib Eddaoudi, président de Radio Droit de Cité (RDC), station associative du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie (Yvelines). Nous avons reçu 50 000 euros, plus 10 000 euros du Fond d'action et de soutien pour les luttes contre les discriminations. Rien de plus. Suite aux événements, nous avons obtenu cinq emplois aidés. Mais l'aide de la Région n'a pas été renouvelée en 2006. Actuellement, j'ai une visibilité financière sur les six prochains mois, et aucune certitude pour l'avenir."

De nouvelles émissions, mises à l'antenne cette année, apportent pourtant une vraie touche citoyenne. Avec l'aide de RFI, RDC a monté des ateliers où, pendant deux mois, 6 à 8 jeunes apprennent le fonctionnement de la radio et préparent des émissions qui seront diffusées. "Nous voulons leur donner envie de faire de la radio ou d'être journalistes", s'enthousiasme M. Eddaoudi.

Depuis janvier 2006, France Bleu Ile-de-France a créé cinq postes de journalistes dits "RER" (reporters en résidence), à Bobigny, Créteil, Nanterre, Versailles et Melun. Les rédactions nationales de France Info et France Inter reprennent régulièrement leurs sujets.

La nouveauté vient du fait que Radio France n'avait pas de correspondants permanents dans ces départements. "J'étais reporter à France Info, explique Stéphane Pair, "RER" à Bobigny. J'ai couvert les émeutes en banlieue et j'ai ressenti un déclic personnel qui m'a donné envie de travailler là. J'essaie de ne pas me laisser déborder par les faits divers - le thème qui revient le plus souvent quand les médias traitent des banlieues - mais de produire une actualité sociale, économique et politique sur la Seine-Saint-Denis."

Le journaliste de France Bleu Ile-de-France reconnaît cependant que perdurent "les emballements sur les questions sécuritaires. Sur ce plan, rien n'a changé, il y a toujours un mur de Berlin qui sépare Paris du reste de l'Ile-de-France."

Service Médias
Article paru dans l'édition du 22.10.06

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