Caricatures : les organisations musulmanes hésitent à lancer des poursuites systématiques
LE MONDE | 07.02.07 | 14h56
Les tribunaux ne leur ont jamais donné gain de cause mais ces revers n'entament pas "la confiance" des organisations musulmanes françaises dans la justice de leur pays. Elles l'ont répété à la veille du procès contre Charlie Hebdo, mercredi 7 février, devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. La Grande Mosquée de Paris, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) et la Ligue islamique mondiale ont porté plainte contre l'hebdomadaire, après la publication des caricatures danoises mettant en scène le prophète Mahomet, en février 2006. A la veille de la sortie de l'hebdomadaire, elles avaient tenté d'empêcher par référé sa parution. En vain.
Leur dernier déboire judiciaire remontait à 2002. Les organisations musulmanes et la Ligue des droits de l'homme poursuivaient, pour "incitations à la haine", l'écrivain Michel Houellebecq. Dans des entretiens accordés au mensuel Lire et au Figaro Magazine, à l'occasion de la parution de son livre Plateforme, il déclarait notamment : "La religion la plus con, c'est quand même l'islam. Quand on lit le Coran, on est effondré." Les plaignants avaient été déboutés en première instance et avaient renoncé à faire appel.
Dans l'affaire des caricatures danoises, les organisations musulmanes ont choisi d'attaquer exclusivement Charlie Hebdo et non pas France Soir, premier quotidien en France à avoir publié les dessins. "France Soir était dans un rôle d'information, en rendant compte le premier de ces caricatures", a justifié Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris. " Charlie Hebdo, enchaîne-t-il, en les publiant après coup, dans un numéro spécial, retiré à plusieurs reprises, a choisi d'être dans la provocation à caractère lucratif." Par ailleurs, les plaignants ont engagé leur action contre seulement deux des douze caricatures et contre un dessin de Cabu publié en "une" de l'hebdomadaire satirique.
"CARACTÈRE RACISTE"
"Si nous avions poursuivi l'ensemble des caricatures, nous pouvions être dans le délit de blasphème", a indiqué Me Francis Szpiner, l'un des avocats de la Grande Mosquée de Paris. "En attaquant deux d'entre elles, analyse-t-il, nous acceptons que l'on puisse caricaturer le Prophète, mais nous n'acceptons pas leur caractère raciste." L'un des dessins incriminés représente le Prophète, la tête couverte d'un turban en forme de bombe, sur lequel figure la profession de foi musulmane.
Entraînés par leur base à s'engager dans une stratégie visant à poursuivre les cas "les plus flagrants" d'islamophobie, les représentants des musulmans de France sont toutefois conscients de la frontière ténue qui sépare l'opinion personnelle de la diffamation. Aussi ont-elles choisi de ne pas poursuivre le professeur de philosophie Robert Redecker, auteur d'une tribune publiée dans Le Figaro du 19 septembre 2006, dans laquelle il qualifiait le prophète Mahomet "de chef de guerre, impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame" et le Coran de livre "d'inouïe violence". Le Conseil français du culte musulman, que préside M. Boubakeur, a, par ailleurs, condamné les menaces dont M. Redecker a fait l'objet.
En octobre 2002, les musulmans de France ne s'étaient pas non plus associés au MRAP, à la Ligue des droits de l'homme et à la Licra, qui avaient porté plainte contre l'écrivain Oriana Fallaci après la parution de son livre La Rage et l'Orgueil, dans lequel elle écrivait notamment "les fils d'Allah se multiplient comme des rats". "On y avait réfléchi mais à l'époque on craignait une multiplication de ce type de provocations et on avait préféré se concentrer sur le cas Houellebecq", explique Me Chems-Eddine Hafiz, avocat de la Grande Mosquée de Paris. Les poursuites avaient été annulées pour vice de procédure.
Stéphanie Le Bars
Article paru dans l'édition du 08.02.07
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