20 décembre 2006

Morne soirée pour l'égalité

Morne soirée pour l'égalité

L'Express, Anne-Laure Pham

mardi 19 décembre 2006, mis à jour à 18:36

C'est dans une ambiance un morose que s'est déroulée, lundi soir, la Rencontre nationale pour l'égalité des chances, à Paris. Entre l'ambition des associations et les actions concrètes, le bilan est mitigé

Des ballons blancs, des guirlandes de papier crépon aux couleurs républicaines et une ribambelle de vigiles accueillaient les invités de la Rencontre nationale pour l'égalité des chances et le devoir civique. Organisée au Théâtre du Grand-Trianon, dans le 18e arrondissement de Paris, la soirée clôturait symboliquement l'année 2006 pour l'égalité des chances, déclarée grande cause nationale par Dominique de Villepin.

Sourires et poignées de main

Les bénévoles déclarent fièrement 1200 inscrits sur leur liste, mais les personnes conviées arrivent au compte-goutte. Jeunes, moins jeunes, black, blancs, beurs, la diversité est représentée. Dans la salle toute de bois parée, après un discours prononcé par le secrétaire général du collectif d'associations pour l'égalité des chances, Adnan Azzam, et un bref message de félicitations de Jacques Chirac – la manifestation étant placée "sous son haut patronage" – s'enchaînent pièce de théâtre et projections de film, conçus par les bénévoles du collectif.

Dans le public, on rit de l'acteur interprétant un recruteur pratiquant la discrimination à outrance. On applaudit le documentaire Ces noirs qui ont du cran, présentant un caviste passionné et un éditeur de mangas japonais, tous deux d'origine sud-africaine. S'ensuivent quelques mots et surtout un slam émouvant de Marc Cheb Sun, créateur du magazine Respect. Puis, les rappeurs de la Scred connexion s'essayent, non sans difficulté, à réveiller le public en à peine quatre chansons.
Arrive le moment phare, la diffusion du film sur la marche pour l'égalité, manifestation organisée par l'association La France qui marche, présidée par Adnan Azzam. Durant l'été 2006, le long du trajet Marseille-Paris, une poignée de militants a fait connaître aux élus et habitants, via rencontres et prospectus, leur "combat" pour la défense de la "paix sociale", d'"une citoyenneté égale pour tous" et pour "l'égal accès aux études, à l'emploi, au logement, aux fonctions publiques". Apparaît sur l'écran la surprenante couverture d'un livre, Mon tour du monde à cheval.
Visiblement, Adnan Azzam apprécie les voyages astreignants.

Dans les villes étapes, son ineffable sourire accompagne poignées de mains et poses avec élus. Face caméra, des personnalités politiques comme Bernard Debré, Bertrand Stasi ou Christian Jacob font part de leur enthousiasme.

Après la projection du film, Medhi, 20 ans, étudiant à Paris et participant à la grand' marche admet que "certaines personnes se demandaient en quoi ce que l'on faisait était utile, si on n'aurait pas mieux fait d'étudier ou de travailler que de parcourir ces kilomètres", tout en précisant que "dans l'ensemble, les gens nous encourageaient".

Métaphore et poésie

Enfin, avant les concerts, montent sur scène les présidents des associations composant le collectif. Invitée, Corinne Lepage, présidente de Cap 21 et candidate à l’Elysée, fait part de sa "fierté" et acquiesce ensuite à chacun des discours avec émotion. Chacun y va de sa définition de l'égalité des chances, filant la métaphore – "Dans la maison de la République, il faut abattre les murs" - ou la formule poétique – "Avec notre action, on espère avoir les diamants de l'espoir". Le discours d'une présidente d'une association de lutte contre l'homophobie fait davantage mouche: "J'ai 46 ans, je suis une femme, je suis homo. Je cumule donc trois facteurs de discrimination."

A 21h, les sièges se vident: c'est l'ouverture du buffet, programmée en même temps que le concert du David Reinhardt Trio. "Dommage que, du coup, on ait eu un public peu nombreux", regrettent les musiciens Benoît et Adrien. Leur avis sur la soirée? " En fait, il y a deux heures, on ne savait pas encore pour qui on jouait."

"Politiquement correct"

"Je trouve choquant qu'il y ait autant de charcuterie au buffet, puisqu'il y a sûrement pas mal de monde qui ne peut pas manger de porc ce soir!", s'insurge Mélanie, 24 ans, verre de vin et assiette à la main. Salariée d'une organisation humanitaire s'occupant d'enfants réfugiés dans le monde, la jeune femme se réjouit que le "thème de l'égalité des chances soit revenu dans l'actualité", puis tempère en affirmant que "le travail ne doit pas se faire que dans un milieu associatif, bénévole et vieillissant", avant de regretter l'absence de "d'autres types d'acteurs, comme des chefs d'entreprises par exemple, qui ont une action décisive à mener."

Son amie du même âge, Eléonore, renchérit: " Ce qui est démoralisant, c'est le fait que c'est complètement aseptisé et politiquement correct. C'est accueillant, le lieu est super, il y a du monde et de la bonne musique, mais le discours des gens qui sont là pour nous interpeller est faible, peu motivant". Conclusion? "Ce qu'on a entendu ce soir, ce sont des revendications individuelles, qui s'additionnent sans faire consensus."

"Crispation"

Alfa, 42 ans, agent commercial et membre de la coordination des Berbères de France, se réjouit de "l'ambiance bon enfant", tout en reconnaissant "une certaine crispation", liée à l'orientation politique des intervenants: "C'est malheureux de voir des associations beaucoup bouger à l'approche des élections, les actions devraient être permanentes", déplore-t-il.

Et puis surgissent Adnan Azzan et son sourire éclatant: "Allez, mesdames et messieurs, rentrez dans la salle voir le reste du spectacle, s'il vous plaît!" A ceux qui désirent poursuivre leurs discussions dans le hall du théâtre, il rétorque nerveusement: "Vous nous cassez notre travail... Mais ici, pas de discrimination, on est tous égaux!"

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