10 novembre 2006

"En Grande-Bretagne, l'accent est mis sur les besoins des minorités"

Didier Lassalle, professeur de civilisation britannique à l'université d'Orléans

"En Grande-Bretagne, l'accent est mis sur les besoins des minorités"

LE MONDE | 09.11.06 | 14h55 • Mis à jour le 09.11.06 | 14h55

Comment expliquez-vous la différence d'approche entre la Grande-Bretagne et la France ?

Jusqu'en 1946, les approches britannique et française étaient assez similaires. La Grande-Bretagne a introduit dans son recensement une première question sur le lieu de naissance dès 1841, puis une question spécifique sur la nationalité en 1901. La France l'avait intégrée au recensement en 1871. C'était l'époque de la construction des Etats-nations : il s'agissait pour les Britanniques et pour les Français de dénombrer les étrangers qui ne faisaient pas partie du corps national.

C'est après la seconde guerre mondiale, à l'époque de la décolonisation, que leur philosophie et leur pratique de l'intégration des minorités dans la société se différencient. En France, le discours dominant insiste sur le caractère laïque du modèle républicain et sur une vision assimilationniste de la République, selon laquelle les minorités doivent suivre le même processus d'intégration.


En quoi la vision britannique est-elle différente ?

En Grande-Bretagne, l'accent est mis sur les besoins sociaux et culturels des minorités. Dès les années 1960, les Britanniques ont développé une politique dite des relations raciales, "Race Relations Act", dont la finalité est d'aider les minorités et de lutter contre les discriminations. Dans le cas britannique, il faut tenir compte de l'influence des Etats-Unis, dont les Britanniques se sont fortement inspirés sans toutefois les copier.

Peu après la décolonisation, entamée dès 1946-1947 (donc, plus tôt qu'en France), des émeutes ont éclaté entre Antillais et Blancs. Confrontés au problème d'intégration des populations venues des anciennes colonies, des Britanniques se sont rendus aux Etats-Unis pour étudier ce que faisaient les Américains, alors confrontés à la lutte des Noirs. La politique britannique des relations raciales développée dans les années 1960 consistera à dénombrer les populations défavorisées, afin de développer des aides spécifiques, des politiques de correction, des "affirmative actions", et de vérifier l'impact de ces politiques.


La question des statistiques ethniques n'est-elle pas aussi étroitement liée à la vision de l'identité nationale ?

La France et la Grande-Bretagne ont des conceptions notoirement différentes de la citoyenneté. La vision française, laïque et unique, ne reconnaît aucune différence, ne fait aucune distinction d'origine, de race ou de religion, entre les citoyens.

L'identité britannique repose sur une conception beaucoup plus large et diverse de la nation. La nation britannique - le Royaume-Uni - est constituée de quatre peuples : les Gallois, les Anglais, les Ecossais et les Irlandais. A ces quatre peuples s'ajoutaient même, jusqu'en 1981, les populations des anciennes colonies britanniques qui, jusqu'à cette date, pouvaient s'installer en Grande-Bretagne en bénéficiant des mêmes droits que n'importe quel autre sujet britannique.


Une question directe sur l'appartenance ethnique n'a été introduite qu'en 1991.

Des années 1960 jusqu'à cette date, les catégories "ethniques" utilisées étaient assez grossières et s'appuyaient soit sur le lieu de naissance des résidents, soit sur leur couleur de peau, critère éminemment subjectif. Les émeutes de Brixton (quartier à forte densité jamaïcaine et antillaise, au sud de Londres) en 1980 ont renforcé la prise de conscience des problèmes raciaux. La possibilité d'inclure une question sur l'appartenance ethnique a été envisagée pour le recensement de 1981. Mais le gouvernement a dû y renoncer devant la réticence des "minorités ethniques", méfiantes à l'égard de la politique menée par Margaret Thatcher.

La question sera introduite dans le recensement de 1991. Pour cela, avec l'appui de la Commission pour l'égalité raciale, les statisticiens ont dû expliquer aux citoyens qu'il ne s'agissait pas de les contrôler, mais d'aider les populations défavorisées.

Propos recueillis par Laetitia Van Eeckhout

Article paru dans l'édition du 10.11.06

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