Les anciens combattants : "Il lui manque un bras ou quoi ?"
LE MONDE | 26.09.06 | 13h42
Il soulève sa chaussette pour découvrir le petit rond noir, net comme une brûlure de cigarette : l'éclat d'obus qui l'a touché en Indochine. Il lui manque aussi l'index de la main droite, avalé par une machine à l'armée. Pour le doigt, il touche 3 euros chaque mois ; comme ancien combattant, 30 euros par semestre. Plus 510 euros mensuels de minimum vieillesse. "La moitié pour payer la mutuelle et le loyer à la Sonacotra, la moitié de la moitié pour manger. Le reste, je l'envoie à la famille au Maroc."
Ahmed Amara préfère en rire. Il s'est engagé dans l'armée française le 3 juillet 1944, s'est battu jusqu'en Allemagne et en Indochine, il a aujourd'hui 81 ans et se demande, après 11 ans et 8 mois sous les drapeaux, "pourquoi on s'est battus pour les Français si on ne touche pas comme les Français ?".
Les anciens combattants étaient venus en nombre, vendredi 15 septembre, assister à la projection d'Indigènes à Bordeaux, organisée par la Sonacotra. Des rangs de vieillards sévères, peu nombreux à parler français, mais qui écoutent le réalisateur, Rachid Bouchareb, présenter rapidement le film, aux côtés des acteurs Bernard Blancan et Jamel Debbouze. "Merci infiniment, du fond du coeur, de vous être battus pour nous permettre d'être libres aujourd'hui", dit Jamel, dont la renommée n'a pas submergé les foyers Sonacotra. "Mais il lui manque un bras ou quoi ?", demande un vieux Marocain.
Les anciens sont plutôt touchés par le film. "C'est juste, indique Mohamed Bogottaya, 71 ans, tout ce qu'il y a sur le racisme dans l'armée, c'est vrai. Mais le sergent pousse trop au combat, on se gardait plus que ça."
En moyenne, 150 anciens combattants marocains arrivent chaque année à Bordeaux, où siège le tribunal des pensions, et sont entièrement pris en charge, depuis 2001, par le "dispositif d'accueil des primo-arrivants" (DAPA). "Ce sont de vieux messieurs, au moins 70 ans, parfois jusqu'à 98 ans, explique Karim Bentounes, le directeur du DAPA. Ils ne parlent que le français militaire et se mettent au garde à vous. Je leur fais téléphoner à leur famille. Voir un petit papy de 80 ans qui pleure au téléphone, c'est difficile."
En vertu des lois Pasqua, tout ancien combattant étranger qui a servi dans une unité combattante a droit à un titre de séjour de dix ans. Qui lui ouvre le droit au RMI puis au minimum vieillesse : autour de 600 euros mensuels. Or la loi Chevènement de 1998 oblige le bénéficiaire à être domicilié en France. Les anciens tirailleurs, pour envoyer de l'argent à leur famille, attendent ainsi la mort dans les foyers.
Le gel des pensions a été décrété en 1959, et habillé du joli nom de "cristallisation". "Ce dossier était donc en souffrance depuis quarante-cinq ans, plaide Hamlaoui Mekachera, le ministre délégué aux anciens combattants. En 2002-2003, nous l'avons pris à bras-le-corps et nous avons choisi une solution équitable." C'est aussi parce que le Conseil d'Etat (arrêt Diop, en 2001) avait estimé que la cristallisation constituait une discrimination. Le gouvernement a alors indexé les pensions sur le pouvoir d'achat des pays d'origine, et la retraite d'un combattant varie donc selon la nationalité. Elle est aujourd'hui de 461,65 euros par an pour un Français, 193,71 pour un Sénégalais, 106,26 pour un Tunisien, 101,97 pour un Algérien, 60,06 euros pour un Marocain et... 38,28 euros pour un Vietnamien. Avant l'"effort" gouvernemental, les Vietnamiens touchaient 15,84 euros.
Jacques Chirac a annoncé le 14 juillet qu'il entendait poursuivre le mouvement. Il a vu Indigènes, le 5 septembre, avec Bernadette et Claude Pompidou, et, même s'il a eu du mal à suivre les sous-titres, a promis de régler le problème. Hamlaoui Mekachera, "déjà fier de ce qui a été fait", assure désormais qu'il s'agit d'aligner les pensions sur celles des Français. Pour plus de sûreté, l'équipe du film a lancé une pétition à envoyer à l'Elysée, disponible sur www.indigenes-lefilm.com.
Article paru dans l'édition du 27.09.06
"Indigènes", la suite
LE MONDE (Edito) | 26.09.06 | 13h34
ela fait plus d'un demi-siècle que la France parle de revaloriser les pensions de ses combattants "indigènes". En 1947 déjà, le général Leclerc, l'ancien chef de la 2e DB, réclamait qu'elle s'acquitte, sans marchander, de cette dette d'honneur. Peine perdue. Aujourd'hui encore, et malgré la promesse de revalorisation de Jacques Chirac, formulée en 1995 et en 2002, 80 000 vétérans de ce qui fut l'Empire touchent moins d'un tiers de ce que perçoivent les anciens combattants français.
Si le film Indigènes, qui sort mercredi 27 septembre, contribue à réparer cette "injustice manifeste", selon la formule d'Hamlaoui Mekachera, ministre délégué aux anciens combattants, tant mieux. Même si on peut regretter que l'Etat ait attendu une baisse du nombre des personnes concernées - ils étaient plus de 340 000 à l'origine et 84 000 en 2002 - pour acquitter sa dette. Encore faut-il corriger vraiment cette situation inique en procédant à un alignement des pensions concernées sur celles des anciens combattants français.
L'autre mérite de cette oeuvre de réhabilitation est de sensibiliser les Français à un passé colonial dont ils savent peu et, parfois, ne veulent rien savoir. En 1944, les "indigènes" d'Afrique du Nord sont 250 000 dans les armées alliées. L'Afrique-Occidentale française a mobilisé 42 300 hommes, l'Afrique-Equatoriale française 22 844 et Madagascar 27 000. C'est dire ce que la France doit à ses tirailleurs "sénégalais", à ses spahis et ses goumiers. Parmi eux, Ahmed Ben Bella, qui a été décoré de la médaille militaire à Monte Cassino et qui sera l'un des chefs de l'insurrection en Algérie avant de devenir le premier président du pays.
La révolte de M. Ben Bella illustre la déconvenue des élites nord-africaines après la victoire de 1945. Elles ont participé à la libération de la France. Elles attendaient, juste retour des choses, que la France les libère à son tour. Au lieu de quoi elle renoua avec ses pires travers colonialistes. S'ensuivit une guerre cruelle et inutile sur laquelle on aimerait voir un jour un film aussi dérangeant qu'Indigènes. Une suite du long métrage de Rachid Bouchareb aiderait à comprendre pourquoi la guerre d'Algérie est un passé qui ne passe pas.
Pourquoi le traité d'amitié franco-algérien, que Jacques Chirac espérait conclure avant la fin de son quinquennat, est sans cesse remis à demain. Pourquoi le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, qui fut ministre d'Ahmed Ben Bella, en fait un enjeu intérieur, accusant, sans craindre le contresens historique, la France de "génocide". Et pourquoi les arrière-petits-enfants des indigènes de 1944 se sentent parfois, dans le "9-3", les indigènes de la République.
Indigènes est un film salutaire, surtout s'il conduit l'Etat à réparer une injustice. Mais il ne doit pas jouer un rôle d'échappatoire, de souvenir-écran.
Article paru dans l'édition du 27.09.06
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