"Le Plafond de verre" : enquête sur les diplômés issus de l'immigration
LE MONDE | 10.01.06 | 13h53 • Mis à jour le 10.01.06 | 13h53
En intitulant son film Le Plafond de verre, Yamina Benguigui détourne cette expression de son objet. Créée par les sociologues américains pour désigner le couvercle invisible qui s'oppose à l'élévation des femmes dans la hiérarchie sociale, elle signale ici le mécanisme par lequel les jeunes diplômés français issus de l'immigration, en particulier des anciennes colonies, se heurtent au même type d'obstacles. Procédant par amalgames douteux entre la situation des anciens esclaves noirs aux Etats-Unis à la veille du Civil Rights Act et celle, contemporaine, des Français issus de l'immigration, Yamina Benguigui s'improvise sociologue et théoricienne politique. En dépit de ce manque de rigueur, elle a réalisé un remarquable travail d'enquête.
A partir d'une grande diversité de témoignages, Yamina Benguigui pose des questions avec une saine frontalité : dans un système où prime la cooptation, que peuvent l'université et ses diplômes pour des enfants d'immigrés de la première génération, ouvriers ou chômeurs, qui ont grandi dans des cités-ghettos ? Que reste-t-il de la méritocratie républicaine, quand les portes des entreprises s'ouvrent d'abord aux diplômés d'écoles de commerce dont ils n'ont pas les moyens de payer les droits d'entrée ? Quelle chance ont-ils en envoyant une candidature quand des directeurs des ressources humaines admettent qu'éliminer les noms à consonances maghrébine et africaine fait partie d'une stratégie de réduction des risques ? Comment interrompre cette logique qui pousse ces diplômés à renoncer à leurs ambitions pour accepter de se reconvertir dans des métiers manuels ?
La réalisatrice a aussi rencontré des individus qui ont forcé leur chance, et occupent aujourd'hui des postes à responsabilité (limitée) dans des entreprises françaises — des filiales du groupe Pinault-Printemps-Redoute en l'occurrence, dont le PDG François Pinault (qui est aussi actionnaire du Monde) est membre fondateur d'une association d'entreprises oeuvrant à la promotion de l'égalité des chances. Conscients d'être des exceptions, d'avoir lutté beaucoup plus que tous les autres pour arriver où ils en sont, ils n'ont aucune illusion sur le fait que leur progression est plafonnée. Plus terrible, ils admettent qu'en intégrant l'entreprise ils ont eux-mêmes tendance à intégrer sa logique non dite de discrimination.
Film documentaire français de Yamina Benguigui (1 h 44.)
Isabelle Regnier
Article paru dans l'édition du 11.01.06
26 septembre 2006
"Le Plafond de verre" : enquête sur les diplômés issus de l'immigration
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