Nicolas Sarkozy cherche la bonne formule pour son retour sur la "dalle" d'Argenteuil
LE MONDE | 12.02.07 | 15h09 • Mis à jour le 12.02.07 | 15h09
Pierrette Chevalier a de la chance. Le 25 octobre 2005, elle a pu converser avec Nicolas Sarkozy, de son balcon avec vue imprenable sur le commissariat, au quatrième étage d'une petite tour d'Argenteuil (Val-d'Oise). Son mari, Yvon, la tenait par la manche en lui murmurant à l'oreille : "Arrête, ne lui parle pas, on va avoir des représailles." Mais Pierrette, 72 ans, est du genre bavard. "Bonjour, monsieur Sarkozy", a-t-elle osé, à l'adresse du ministre de l'intérieur, qui venait d'essuyer une bordée de "Sarko, on t'encule !", scandés par quelques dizaines de jeunes. Elle l'aime bien, Nicolas Sarkozy : "C'est du vif argent, ce gars-là, il faut l'aider !"
La réponse, c'est tout juste si elle l'a entendue. "Il s'est tourné vers moi et m'a dit : "n'ayez pas peur, on va vous débarrasser". C'est tout." Mais "débarrasser" de quoi ? Grâce aux images tournées par France 3, ce soir-là, on entend bien la réponse de M. Sarkozy : "Vous avez assez de cette bande de racailles... on va vous en débarrasser." Derrière son pas de porte, seize mois plus tard, Pierrette Chevalier peste. "Oubliez le terme racaille, ce n'est pas important. D'ailleurs, je ne l'ai pas dit. Il ne faut pas confondre jeunesse et racaille." Au lendemain de cette soirée mouvementée, mi-goguenard, mi-ennuyé, M. Sarkozy lâchait à un journaliste : "Puisque ma visite à Argenteuil a tellement plu, j'y retournerai."
"PAS LÀ POUR LÉCHER LES BOTTES DE SARKO"
Depuis, il n'a jamais remis les pieds sur la "dalle", cette vaste langue de béton qui traverse Argenteuil. On l'annonçait, samedi 10 février. Fausse alerte. "Il y reviendra, assure Rachida Dati, sa porte-parole. Rien ne s'oppose à ce que Nicolas Sarkozy se rende en banlieue. Depuis 2002, on a organisé plus de 500 déplacements du ministre, tout s'est toujours bien passé." Le 25 octobre 2005 ? "Rien à voir, ce n'était pas un déplacement, rétorque Mme Dati, mais l'inspection d'un dispositif de sécurité."
Une certitude : il ne viendra plus "inspecter" le commissariat d'Argenteuil. Il se sait attendu. "Il est venu chez nous pour nous insulter, dit aujourd'hui Pascal (le prénom a été changé), "racailles", dans sa bouche, ça ne passe pas. Qu'il vienne un samedi soir, ici, et le ghetto va se réveiller." Avec ses cinq copains, il tue le temps au pied d'une cage d'escalier. Ce n'est pas tant la personnalité du ministre qui le dérange que sa méthode : cette visite à l'improviste, à grand renfort d'uniformes galonnés et de caméras. "Parce qu'on veut bien lui parler, lui poser des questions. Il est courageux, quand même, assure-t-il. Et puis "Kärcher" (expression employée par M. Sarkozy le 20 juin 2005 à La Courneuve), ça m'a pas gêné. C'est vrai que c'est sale, à La Courneuve, plus sale qu'ici..."
Dans un coin, discret, Tarek Mouadane se marre. A 26 ans, il est le porte-parole de BBR (Bleu-blanc-rouge), une association montée en avril 2006 pour faciliter l'accès à l'emploi. Tarek Mouadane a une gueule et de la tchatche. Nicolas Sarkozy avait pu s'en rendre compte, lors de sa visite, lorsqu'il avait été abordé par cet histrion décomplexé. Depuis, ils ne se quittent plus. "Je ne suis pas là pour lécher les bottes de Sarko, dit le jeune homme, on n'est pas des marionnettes. Je ne travaille pas pour lui, mais avec lui. Si la gauche nous écoutait, on bosserait avec elle, pas de problèmes. Mais avec Sarko, c'est du gagnant-gagnant."
"JEUNES DE BANLIEUE SUR-MESURE"
Ses copains des cités le surnomment "Tarko", ça ne le dérange pas : "Je voudrais que Nicolas Sarkozy soit bien reçu à Argenteuil, que les jeunes du coin ne soient pas vus comme des animaux." Ça se déroulera dans un gymnase, une grande salle, avec des thèmes de discussion précis. "Pour l'instant, on n'est pas encore prêt", explique le leader de BBR.
En face, on se fâche. Faouzi Lamdaoui, le candidat socialiste pour les législatives, n'a de cesse de critiquer BBR : "Avec eux, Sarkozy s'est inventé des jeunes de banlieue sur-mesure. Il s'agit de figurants payés, une machination politique montée par Rachida Dati. Ils veulent faire un safari photo en banlieue." L'association a effectivement reçu, dans son berceau, une obole de 20 000 euros, ponctionnée sur les crédits de la politique de la ville. Deux de ses membres sont encartés à l'UMP, et son président travaille au conseil général des Hauts-de-Seine, dirigé par M. Sarkozy. "Comment voulez-vous qu'on les instrumentalise, répond Rachida Dati, sauf à dire qu'ils n'ont pas leur libre arbitre. Au niveau des crédits, tout est clair et transparent, il n'y a pas de financement direct."
A BBR, on s'insurge contre les accusations de M. Lamdaoui : "On bosse pour les jeunes d'ici, on a déjà obtenu des résultats pour une trentaine de personnes, avance Aziz Benhassni, la cheville ouvrière de BBR. On subit cette campagne électorale. Mme Dati, elle nous conseille, sans nous récupérer. Déjà qu'on galère pour se payer une cafetière malgré nos 20 000 euros..."
Pas d'affiche de Nicolas Sarkozy dans leur local, pas de réunions électorales. Simplement, le ministre leur a ouvert grand son carnet d'adresses, sans contrepartie, jurent-ils tous. Mais M. Sarkozy se trouve tout de même doté d'une tête de pont chez les jeunes d'Argenteuil. Du "gagnant-gagnant", pour revenir un jour dans la cité.
Gérard Davet
Article paru dans l'édition du 13.02.07
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