Les Juifs dans la nation
Par Jean-Luc ALLOUCHE
QUOTIDIEN : vendredi 12 janvier 2007
L'Aigle et la Synagogue. Napoléon, les Juifs et l'Etat, de Pierre Birnbaum, Fayard, 298 pp., 22 €.
«E st-il licite aux Juifs d'épouser plusieurs femmes ?», «Les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils étrangers ?», «Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois du code civil ?», «Leur religion leur défend-elle, ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers ?»...
Questions insidieuses, voire offensantes, elles ne sont pas cueillies au bistrot du coin. Elles ont été posées le 29 juillet 1806 à une assemblée de rabbins français et italiens de l'Empire, baptisée pompeusement «Sanhédrin» (l'antique instance du temple de Jérusalem). Au nom de Napoléon.
Des décisions de l'auguste cénacle, séquestré bien plus que consentant, dépendra l'intégration on disait alors «émancipation» définitive des Juifs de France dans le giron national. C'est que le mouvement de «régénération» inauguré, sous l'Ancien Régime, par l'abbé Grégoire et le comte de Clermont-Tonnerre, sanctionné par leur statut de citoyens de 1791, se voit remis en question sous Napoléon, «monarque très chrétien», qui prête une oreille attentive aux plaintes de ses sujets alsaciens dénonçant «les pratiques usuraires» des Juifs.
Moment clé, moment fondateur : en reprenant, plus ou moins, l'adage talmudique «la loi de l'Etat est ta loi» pour répondre à la sommation en douze points lancée à ce Sanhédrin, les rabbins et notables, au prix de violents affrontements et de douloureux renoncements, instaurent le mariage de «la Synagogue» avec «l'Aigle», que prolongera une longue idylle avec Marianne.
Le passionnant ouvrage de Pierre Birnbaum retrace, d'une plume érudite, cette histoire assez peu connue par les «nouveaux Juifs», très assurés d'eux-mêmes, qui ont oublié le long combat de leurs aïeux pour se faire accepter par la nation. La leçon devrait aussi être méditée par ceux qui accusent les Juifs français d'être «les derniers des républicains». Parce que, tout simplement, ces derniers en ont payé le prix.
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© Libération
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