13 décembre 2006

Présidentielle : les étudiants de banlieue ne sont pas dupes des opérations-séduction des candidats

Présidentielle : les étudiants de banlieue ne sont pas dupes des opérations-séduction des candidats

LE MONDE | 12.12.06 | 13h51 • Mis à jour le 12.12.06 | 13h51

A plus de 130 jours de l'élection présidentielle, les sondeurs font un drôle de métier. Les "jeunes de banlieue" - ces voix en puissance que les candidats ont entrepris de draguer avec assiduité - ont bien du mal à se prononcer sur leurs futurs choix. Dans la cafétéria de son université, à Bobigny, Sarah David, 25 ans, étudiante en sociologie, originaire d'une banlieue tranquille du Val-d'Oise, essaie déjà de se souvenir pour qui elle a voté en 2002, lors de la précédente élection. Un silence : "Au deuxième tour, c'était Chirac." Un nouveau silence. Puis elle fait la moue : "Pour le premier tour, c'était à gauche mais je sais plus pour qui. Quand je vote, je me décide au feeling, au dernier moment, en fonction de mon instinct, donc j'oublie."
Son "instinct" est loin d'avoir encore parlé pour 2007. A quatre mois de la prochaine élection, elle écoute, elle s'informe, elle sourit en observant les trésors d'imagination des stratèges en communication des candidats : "Ils vont dans les cités, ils reçoivent des jeunes, c'est bien, bravo ! Ils veulent montrer que "le" jeune, ce type qui écoute de la musique et s'habille en survêtement, les intéresse. C'est pas mal pour les caméras, mais je suis pas sûre que ce soit très efficace..." De la "mise en scène", de la "communication" mais pas grand-chose sur l'éducation, l'économie, l'emploi, regrette la jeune femme.

Les clivages traditionnels ont une signification toute relative parmi ces étudiants venus essentiellement de la banlieue nord de Paris pour leurs études à l'université Paris-XIII. Audrey Deslances, 18 ans, étudiante en IUT, issue du quartier des "4 000" à La Courneuve, se définirait "plutôt à gauche" si elle avait à répondre à un sondage. Mais, "un peu perdue", elle se sent aussi glisser "à droite" parce que les socialistes français ne sont pas assez "réalistes", pas assez précis sur leurs programmes. Un sondeur s'y arracherait probablement les cheveux, mais elle compte bien attendre le dernier moment pour se prononcer.

Sa copine, Nassabia Petit, 29 ans, également originaire de la cité des "4 000", décrit une même incertitude : "Je suis issue d'une famille qui vote à droite. Jusque-là, je me sentais à gauche mais depuis quelque temps, je ne sais plus. Je peux soutenir les uns ou les autres, ça dépendra des sujets." Elle ne pense pas voter pour Nicolas Sarkozy à cause de son comportement de "bulldozer" ou de "GI américain qui prétend sans arrêt sauver la France", attitude qu'elle juge inappropriée pour un président de la République.

Mais, sur le fond, cette Française d'origine comorienne soutient sa politique de rupture en matière d'immigration avec des mots qui feraient tressaillir beaucoup de militants de gauche : "On ne peut pas accepter tout le monde en France. A force d'accueillir des tonnes d'immigrés, le pays ne va pas bien et le racisme augmente."
Dans son travail au sein d'une administration, qu'elle effectue en parallèle avec ses études, elle a découvert des comportements qui l'ont choquée : "Des immigrés vont vers les administrations uniquement pour récupérer des allocations sociales. C'est pas normal. Moi, je considère que venir en France, c'est accepter d'être citoyen, de s'intégrer, pas seulement de réclamer des fonds."

Dans les locaux de l'université, les affiches syndicales et politiques sont rares. Le militantisme actif demeure l'affaire d'un nombre limité d'étudiants. "En huit années à la fac, je n'ai pas rencontré, dans mes proches, un seul militant vraiment engagé. Il y avait des choses qui se faisaient, des sit-in, des trucs comme ça, mais cela a toujours été le fait d'une minorité", souligne Sarah David. La politique intéresse mais tranquillement, sans passion, sans rêve.

Un effet de génération, sans doute, mais aussi la conséquence d'un sentiment d'abandon : "Si les politiciens étaient un peu plus représentatifs de la société, s'ils n'oubliaient pas une partie de la population, on se sentirait peut-être un peu plus investis", explique ainsi Sandy Sanon, 19 ans, étudiante en médecine, originaire de Drancy (Seine-Saint-Denis), pour souligner l'absence de diversité ethnique dans le personnel politique.

Malgré les hésitations sur la politique, malgré les doutes sur le clivage droite-gauche, Nicolas Sarkozy risque d'être handicapé, au final, par sa méthode, son vocabulaire. "Plutôt à droite", Benoît Delamare, 18 ans, étudiant en première année de médecine, originaire d'Aulnay-sous-Bois, critique ainsi le terme de "Kärcher" utilisé par le ministre de l'intérieur pour illustrer sa volonté de "nettoyer" les quartiers sensibles. "C'est trop dur comme expression. Même si dans son esprit, c'était ciblé sur les jeunes qui posent problème, c'est difficile de l'accepter." Ces "jeunes de banlieue" se disent convaincus que le ministre paiera, dans les urnes, cette agressivité verbale : plus pour une question de forme (le manque de "respect") que pour une raison de fond (sa politique répressive contre la délinquance).

Le jeu médiatique, qu'ils jugent focalisé sur l'opposition entre "Ségolène" et "Nicolas", les irrite également. "On a l'impression qu'il n'y a que deux candidats", s'indigne Franck Ngako, 18 ans, étudiant en IUT, originaire de Seine-et-Marne. Soudainement saisi d'un doute, il regarde son camarade : "Il y en a d'autres, hein ? Je sais plus leurs noms, mais je crois qu'il y en a d'autres." La personnalisation de la campagne agace. "On dirait presque qu'il faut choisir entre des "people" ou des stars", s'indigne Nassabia Petit, en regrettant que la politique apparaisse, du même coup, moins sérieuse.

La confiance dans les débats médiatiques, pour se forger une opinion, apparaît très relative. L'expérience des émeutes d'octobre et novembre 2005 a traumatisé la plupart de ces "jeunes de banlieue", choqués par les "amalgames" et les images négatives qui ont circulé sur leurs quartiers, leurs départements, voire leur génération. Aussi privilégient-ils volontiers des sources d'information plus informelles, donc moins suspectes.

"Cela risque d'être comme en 1995 où les "Guignols" avaient rendu Chirac sympa aux yeux des jeunes", note Aleksandra Krason, 20 ans, en licence professionnelle de communication graphique. Une façon de suggérer qu'il faudra, à nouveau, surveiller l'émission culte de Canal+ pour deviner qui en sortira "sympa". Et donc favori.

Luc Bronner
Article paru dans l'édition du 13.12.06

Aucun commentaire: