Le Pen sans filtre journalistique
LE MONDE | 25.11.06 | 14h15 • Mis à jour le 25.11.06 | 14h15
Peut-on médiatiquement tout faire avec les hommes politiques, et en particulier avec Jean-Marie Le Pen, le représentant de l'extrême droite française ? Comme souvent pendant une campagne présidentielle, la question ressurgit.
Cette fois elle a été lancée par des journalistes du quotidien lyonnais Le Progrès. Le 21 novembre, une partie de sa rédaction a observé un arrêt de travail de deux heures pour protester contre un débat organisé par la direction entre Jean-Marie Le Pen, le président du Front national (FN) et un panel de 10 lecteurs (Le Monde du 23 novembre). Un débat dont le quotidien lyonnais a publié, comme prévu, des extraits dans son édition du 24 novembre.
En organisant cette grève le Syndicat national des journalistes (SNJ), entendait contester l'exercice qui, selon son délégué Jean-Philippe Vigouroux, "réduit les journalistes à un rôle de sténo et le journal à une chambre d'enregistrement". Il dénonçait également le choix des lecteurs fait selon des critères géographiques parmi des candidatures posées auprès du journal, cela, après l'annonce du face-à-face avec Jean-Marie Le Pen. Enfin, il regrettait que la rédaction n'ait pas eu son mot à dire sur le choix de l'invité.
Le SNJ estime que la direction du Progrès a franchi "définitivement la ligne jaune en invitant à sa table un parti politique qui n'a rien de fréquentable", au risque de le banaliser. "La rédaction du Progrès a toujours joué son rôle et traité l'actualité politique, FN compris, avec toute l'objectivité qui s'impose, sans rechigner, écrit le SNJ dans un communiqué diffusé à la rédaction. Ici nous sommes face à un cas de figure bien différent ; il ne s'agit plus de couvrir un événement, mais de le monter de toutes pièces !"
Ainsi interpellé, le directeur de la rédaction, Jean-Claude Lassalle, à l'origine de l'opération, la justifie en expliquant qu'elle entre dans une stratégie de rapprochement entre le lecteur et le journal souhaité par les lecteurs eux-mêmes à travers une étude de lectorat.
La formule a été inaugurée le 11 mai, à l'occasion de la venue de Ségolène Royal à Villeurbanne. "Son succès" aurait amené la direction du journal à décider d'étendre l'expérience aux autres candidats à la présidentielle. Ainsi François Bayrou, président de l'UDF, a précédé Jean-Marie Le Pen.
Yves-Michel Gillet, le rédacteur en chef, n'a pas d'état d'âme en invitant le président du FN. "Politiquement et démocratiquement, on ne peut l'éliminer, si ce n'est en faisant un choix militant. Ce qui n'est ni dans la tradition républicaine du Progrès, ni dans sa tradition éditoriale", objecte-t-il. Selon le journaliste "l'exclure" de l'opération serait en faire une "victime et le servir". "Je pense sincèrement, a-t-il répondu à la rédaction, que ceux qui, dans les médias, par réaction plus épidermique que réfléchie, diabolisent Le Pen, objectivement, lui déroulent un tapis rouge. Je trouve plus courageux d'affronter la réalité Le Pen avec les armes de la démocratie directe, en le mettant face à nos lecteurs, que de pratiquer le déni."
En fait, ce principe de face-à-face d'hommes et de femmes politiques avec les lecteurs n'est pas nouveau. Il a été instauré au Parisien lors de l'élection présidentielle de 1995. A l'époque, la formule n'avait pas fait débat, en revanche, la rédaction s'était interrogée sur l'opportunité d'inviter Jean-Marie Le Pen. "Nous sommes tombés d'accord pour dire que cela ne servait à rien de l'exclure, raconte Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde, et qui était alors au service politique du Parisien. En même temps, nous publiions au fil de l'actualité des enquêtes approfondies sur Le Pen et le Front national, faites par Michel Soudais, spécialiste de l'extrême droite sollicité par le journal à ce moment-là."
Le quotidien a renouvelé l'opération pour la présidentielle de 2002, cette fois en collaboration avec RTL. Selon un processus bien rodé au Parisien, avant chaque rencontre avec un candidat, lecteurs et auditeurs sélectionnés ont été reçus par des journalistes afin de cadrer le débat. Et ce sont des journalistes qui ont sélectionné les extraits de débats publiés ou envoyés sur les ondes.
Une nouvelle fois, la question s'est posée de savoir s'il fallait inviter le président du FN. "Il nous a semblé difficile d'écarter de ce rendez-vous un candidat qui en apparence remplit toutes les règles de représentation à l'élection. Une censure aurait profité au censuré. Ce qui importe c'est qu'en toutes circonstances nous soyons exempts de toute complaisance", explique Dominique de Montvalon, directeur adjoint de la rédaction du Parisien.
Curieusement, un autre concept, cette fois d'émission radiophonique, laissant hommes politiques et auditeurs discourir en direct, n'a apparemment pas posé problème aux journalistes de la station qui la pratiquent. Et pourtant ! Régulièrement, depuis mars 2004, Jean-Jacques Bourdin, rédacteur en chef et animateur de la matinale de RMC, "Bourdin & Co", laisse son fauteuil à un invité pour mener l'émission et répondre aux questions des auditeurs.
"J'ai proposé cela après avoir entendu Tony Blair répondre pendant une heure aux questions du public sur une radio à Londres, explique le journaliste. Au début, les politiques français y étaient très réticents. Aujourd'hui, tous acceptent immédiatement." Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre et député PS du Val-d'Oise, a essuyé les plâtres en 2004. Depuis, la station renouvelle l'expérience tous les deux mois environ, et il est prévu que le rythme s'accélère à l'approche de la présidentielle.
Lundi 20 novembre, c'était au tour de Jean-Marie Le Pen de prendre les rênes de la matinale. Pendant une heure le président du FN a ainsi pu jouer au journaliste, lancer la publicité, annoncer le journal, sélectionner sur un ordinateur les auditeurs désireux de poser des questions, et leur ouvrir l'antenne selon son désir.
Tout cela au grand étonnement de l'auditeur occasionnel stupéfait d'entendre le candidat de l'extrême droite à l'élection présidentielle annoncer sur un ton bon enfant : "Je dois vous quitter, RMC, il est 8 h 58, dans un instant, il sera 9 heures, avant vous retrouverez Nicolas Marsan pour le journal. Je vous retrouve juste après pour répondre à toutes vos questions..."
Il est vrai que l'émission avait débuté par un échange très café du commerce entre MM. Bourdin et Le Pen. Discutant de Mme Royal, la candidate PS à la présidentielle, le journaliste avait notamment tenu à savoir si M. Le Pen trouvait que "c'est une jolie femme".
"Nous avions déjà accueilli absolument tout le monde - Jospin, Royal, Sarkozy, Villepin, etc. - mais pas Le Pen. J'ai estimé qu'il fallait offrir la même possibilité, et dans les mêmes conditions d'équité, à ce personnage qui fait partie du paysage politique français. Mais je ne l'aurais jamais invité sans savoir que Besancenot viendrait en décembre, Bayrou en janvier...", explique M. Bourdin.
Le journaliste fait toutefois preuve d'esprit critique : "Si l'émission n'est journalistiquement pas très satisfaisante, pour nous, reconnaît-il, elle est en revanche très intéressante sur le plan du dialogue qui s'engage entre la personnalité politique et le citoyen. Elle révèle énormément de choses sur l'intérêt que porte ou non le politique à ce que lui disent les gens, sur sa capacité à répondre dans le détail ou son intention d'asséner ses propositions. Là est la vertu de ce genre d'exercice, mais ça s'arrête là."
Christiane Chombeau, Martine Delahaye et Sophie Landrin (à Lyon)
Article paru dans l'édition du 26.11.06
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