Aéroport de Roissy : le "principe de précaution" mis en avant pour écarter des salariés musulmans
LE MONDE | 02.11.06 | 13h12 • Mis à jour le 02.11.06 | 14h23
ls sont agents de sécurité, bagagistes, personnels d'entretien ou de nettoyage, à la traction sur les pistes ou dans les hangars des sociétés de messagerie. Comptant parmi les quelque 80 000 employés sur la plateforme de Roissy, ils habitent en région parisienne - surtout dans la Seine-Saint-Denis - et sont musulmans. Depuis la rentrée, 66 d'entre eux se sont vu notifier un retrait de leur badge d'accès aux zones dites réservées de l'aéroport.
Au total, près de 200 cas ont été examinés par la préfecture de Seine-Saint-Denis. Responsable de la décision finale, celle-ci souligne que plus de 57 000 habilitations ont été accordées depuis janvier.
Le cas le plus inquiétant, pour les services de police, est celui d'un bagagiste français de 34 ans, qui aurait passé trois ans au Yémen où il aurait séjourné dans un camp d'entraînement militaire tenu par des islamistes.
D'autres ont été signalés pour leur fréquentation de salles de prières considérées comme radicales, leurs voyages religieux à l'étranger ou pour leur engagement salafiste. Cela ne signifie pas qu'ils ont commis des délits ou qu'ils sont des terroristes en puissance. Le "principe de précaution" a souvent joué, soulignent les policiers. Sept lieux de culte ont aussi été fermés dans la zone aéroportuaire.
Jean-François Cordet, le préfet de Seine-Saint-Denis, a considéré que ces personnes présentaient un "danger significatif" et n'avaient pas apporté la preuve d'un "comportement insusceptible de porter atteinte à la sûreté aéroportuaire", selon les termes qui leur ont été notifiés. Contestant cette décision qui équivaut à un licenciement, onze salariés ont introduit un recours devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise) qui devrait être examiné le 10 novembre.
Une plainte pour discrimination a été déposée, le 19 octobre, par le syndicat CFDT des transports auprès du procureur de la République de Bobigny qui a ouvert une enquête le jour même. De son côté, la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde), saisie par un des salariés, a décidé, vendredi 27 octobre, d'engager une procédure. Toutes ces actions seraient justifiées, assure Me Eric Moutet, l'avocat des plaignants, par "l'absence totale d'élément objectif. Il n'y a rien dans les dossiers et pour les salariés, il s'agit de renverser la charge de la preuve en démontrant qu'ils sont innocents."
Dans le mémoire en défense adressé au tribunal administratif le 30 octobre, le préfet indique "disposer d'informations (...) et d'une note des services spécialisés faisant ressortir les risques pour la sécurité aéroportuaire et des personnes." Mais il se retranche derrière la loi sur la sécurité intérieure (LSI) pour revendiquer le pouvoir "discrétionnaire" octroyé à l'administration. Il invoque "l'exception" introduite par la loi de 1978 sur l'atteinte à la sûreté de l'Etat pour préciser "qu'informer les individus serait à la fois contraire au bon sens et à la protection des sources de renseignements".
Les plaignants, eux, dénoncent le caractère arbitraire de ces décisions. En vacances en Algérie pendant l'été, Mohamed Seddiki, bagagiste chez Connecting Bag service (CBS), n'a pas reçu la lettre recommandée qui lui aurait permis de répondre aux soupçons. Privé de badge, ce père de deux enfants, vivant à Argenteuil, devait être licencié le 18 octobre. La mesure a été reportée après le résultat du recours.
Autre exemple, celui d'un agent de sécurité, réclamant l'anonymat. Français converti en 1995 et marié à une Marocaine, cet employé chez International consultants on targeted security (ICTS) avait été doublement félicité par ses patrons pour son "professionnalisme" : en mars 2005 pour la découverte d'une arme puis en avril 2006 lors de la visite du ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy.
"Notre obsession est la sécurisation des avions, en particulier lorsqu'ils sont au sol et vulnérables, explique un haut responsable policier. Nous ne pouvons tous les surveiller, il faut donc faire jouer le principe de précaution."
Les attentats multiples déjoués à Londres en août sur des vols à destination des Etats-Unis ont contribué à accentuer la vigilance. Sous l'égide de l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), la DST, les Renseignements généraux, la Police aux frontières et la gendarmerie croisent leurs fichiers pour vérifier si les personnes peuvent "être éventuellement instrumentalisées par des mouvements radicaux en raison de leurs sympathies avec leurs idées", explique un haut responsable policier.
Le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, avait évoqué ce problème le 28 octobre : "Je ne peux pas accepter que des gens qui ont une pratique radicale travaillent sur une plateforme aéroportuaire. Je préfère qu'on ait le risque d'un contentieux parce qu'on a été trop sévère, plutôt qu'on se retrouve avec un drame parce qu'on n'a pas été assez sévère". Mais "qui va définir la pratique radicale et selon quels critères ?", s'interroge Me Moutet.
Philippe Decrulle, secrétaire général adjoint du syndicat CFDT d'Air France, relève, lui, que parmi les salariés sanctionnés plusieurs exercent des responsabilités syndicales et certains ont participé à des mouvements de grève comme chez CBS au printemps. Quant à certaines associations musulmanes, elles avancent que le ministre de l'intérieur se serait plié aux injonctions américaines et britanniques pour renforcer les mesures de surveillance à Roissy.
Michel Delberghe et Piotr Smolar
Article paru dans l'édition du 03.11.06
02 novembre 2006
Aéroport de Roissy : le "principe de précaution" mis en avant pour écarter des salariés musulmans
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