«Dans les quartiers, le bordel c'est tout le temps»
Jamel Debbouze milite, avec JOEYSTARR, pour l'inscription des jeunes sur les listes électorales
Par Ludovic BLECHER
QUOTIDIEN : Vendredi 20 octobre 2006 - 06:00
Ça va mieux, la banlieue ? (Rires) . Rien n'a bougé. Et rien n'est près de bouger. Le politique est bloqué. Ce qui se passe là-bas n'est pas pris en considération parce que les gens qui y vivent n'intéressent personne. On a l'impression que ce qui gouverne ce pays, c'est une conversation entre certains hommes politiques et le Medef. Ils ne font pas de politique, mais de l'économie. La politique, c'est savoir vivre les uns avec les autres. En France, les hommes politiques créent des clans. Ils veulent rester entre eux. Et ne pas voir des gens qui ne sont pas de leur monde s'inviter dans le clan. En banlieue, les gens sont mis au ban de la société. Ils se considèrent à juste titre comme des zonards.
Les «zonards» peuvent pourtant bousculer la société...
Si tout le monde votait dans ce pays (je veux dire tous les gens concernés par ce pays, y compris les immigrés), le paysage politique changerait radicalement. Mais la plupart des politiques nous encouragent à nous abstenir ou à voter contre. C'est le seul truc qu'ils ont trouvé pour rester dans leur espèce de caste. Si chaque citoyen prenait conscience de son pouvoir d'électeur, on arriverait à changer les choses, à construire une société plus juste. En allant à la rencontre des jeunes avec Didier (JoeyStarr) et Jean-Pierre Bacri, j'ai constaté qu'ils étaient de plus en plus nombreux à s'inscrire sur les listes électorales. Et quand ils le font, ils sont fiers. C'est en allant voter qu'ils rentrent vraiment dans la bagarre.
Votre message civique a tout de même du mal à passer...
Quand on va en banlieue, l'accueil n'est pas plus rugueux que lors des concerts de Didier. Même pour nous, c'est toujours un peu compliqué de dialoguer en banlieue. Les mecs ne comprennent pas pourquoi tu ne les calcules pas et qu'un jour tu débarques chez eux. Ils te disent : «T'es qui toi ? Tu te prends pour qui ?» Mais si je m'engage, c'est parce que c'est utile. On n'essaie pas de faire de la récupération. Il est primordial que des gens comme nous incitent les jeunes à voter. Si JoeyStarr était venu dans mon quartier me faire passer un message, c'est lui que j'aurais écouté.
Etes-vous surpris par le «nouveau JoeyStarr», plus policé, plus engagé politiquement ?
Il n'a pas changé. Il tient le même discours depuis le début. Il s'est juste adouci, car il est amoureux, a un enfant et a grandi. Mais ça fait quinze ans qu'il gueule de la même manière. Moi aussi, ça fait des années que je raconte ce qui se passe en banlieue. Il a fallu que ça brûle pour que les médias et la classe politique prennent conscience, mais nous, on savait. Joey, c'est toujours le même salaud. Il est comme moi.
Quel est le bilan du collectif Devoirs de Mémoires ?
Super positif ! On vient de faire le film Indigènes. Ça nous a rendus super fiers. Sur le plan cinématographique, mais surtout politiquement. Le collectif s'inscrit exactement dans cette démarche. Lors d'une réunion à Normale Sup, j'ai senti que les choses avançaient. Dans la salle, il y avait des petits «Rebeux», des p'tits «Renois» et des «Céfrancs» qui n'avaient rien à voir avec l'école. Ils étaient juste là pour se renseigner et se rendre compte de notre histoire commune. Dans la rue, de plus en plus de gamins prennent conscience qu'ils sont pleinement légitimes dans ce pays. Pour eux, tout cela sonne comme une bonne surprise. On leur a toujours fait comprendre qu'ils n'avaient rien à faire là et qu'il fallait qu'ils dégagent. Quand on leur dit qu'ils ont un rôle à jouer, ils sont surpris. C'est comme s'ils apprenaient qu'ils sont français.
Craignez-vous une nouvelle flambée de violence en guise de «commémoration» des événements de l'an dernier ?
Faire son anniversaire aux émeutes, faut pas déconner. La banlieue, c'est pourri tout le temps, mais les jeunes ne vont pas en faire un fonds de commerce. Les gens souffrent, ils ont gueulé pour ça. Il n'y aura pas d'anniversaire du bordel, parce que le bordel est constant.
http://www.liberation.fr/actualite/societe/211917.FR.php
© Libération
«Jeunes et policiers, on leur a promis plein de choses et rien n'a été fait.»
Joeystarr
Par Stéphanie BINET, Fabrice TASSEL
QUOTIDIEN : Vendredi 20 octobre 2006 - 06:00
Nous voulions d'abord vous demander...
Vous pouvez me dire «tu» d'abord, ça m'arrange.
Est-ce que tu sens qu'il y a une situation particulièrement chaude à l'approche du 27 octobre ?
D'après moi, ouais. Le vrai problème, c'est qu'on a un ministre de l'Intérieur qui marche vachement à l'effet d'annonce. Du côté des jeunes comme des policiers, on leur a promis plein de choses, et rien n'a été fait. A un moment donné, on va avoir droit à une vraie rupture. Du côté de la police, je trouve que la pédagogie qu'ils ont au contact [des jeunes, ndlr] me fait toujours un peu peur... De l'autre côté, quelqu'un qui vient avec des médias, qui te fait des déclarations : «Vous inquiétez pas, la semaine prochaine..., je vais revenir» , tout ça donne un climat sécuritaire.
Depuis un an, qu'est-ce qui a changé dans les quartiers ?
Rien. A la limite, certaines associations ont été plus entendues. Il y aura peut-être un vrai réveil, mais pour l'instant, c'est encore trop neuf. Nous, à Devoirs de Mémoires, on a créé Devoir de réagir pour lancer un appel à s'inscrire sur les listes électorales.
Dans ton album, Fatcap dit : «Voter je sais pas pour qui , pour le moins enculé de tous les enculés.» Est-ce que c'est vraiment ça voter ?
Non, mais c'est une vraie galère. C'est une première pour moi, et c'est une galère sur le choix. Moi, je suis de gauche, j'ai grandi dans une ville communiste avec un père communiste. Mais là, je suis désolé, ils n'ont pas de couilles, et puis si c'est Ségolène, ça va être pire (rires) . A gauche, ce sont des suiveurs, les mecs. Ils proposent des trucs en réaction à ce que l'autre [Nicolas Sarkozy, ndlr] a dit. Hé ! ho ! on ne va pas faire ça indéfiniment !
Et Besancenot, qui est membre de Devoirs de Mémoires ?
Non, non... Il y a des choses chez Olivier, quand il parle de révolution tout ça, je lui dis : «Ouais, c'est bien, mais c'est des idées d'un autre temps.» Aujourd'hui, on a besoin que les pouvoirs publics prennent leur responsabilité. Olivier est victime du ressenti général sur les hommes politiques. Moi, je le trouve sain. En même temps, voter, ce n'est pas une question de sentimentalisme. Je ne vais pas voter pour lui parce que c'est mon pote.
Nicolas Sarkozy fait de la discrimination positive un point important de son programme, vous ne seriez pas d'accord là-dessus ?
J'ai du mal à ne pas trouver ça démagogique. Il y a des gens issus des anciennes colonies qui ont été tués pour que ce pays soit ce qu'il est aujourd'hui, et il faudrait qu'on identifie leurs enfants par des quotas... ça me dérange. Le Français n'est plus blanc, mais nous, on le savait depuis longtemps. Est-ce qu'on pourra faire aussi de la discrimination positive pour tous les métiers que certains Français ne veulent pas faire ?
Ça t'aurait convenu toi, l'encadrement militaire à 14-15 ans, comme l'a suggéré Ségolène Royal ?
S'il te plaît, quand j'avais 15 ans, je faisais des bêtises, mais on volait des oeufs, on n'était pas méchants. Aujourd'hui, le niveau n'est plus le même. Quand on crochetait une voiture, on restait sur le parking du supermarché. On n'allait pas sur la route. Là, quand ils serrent des petits jeunes, ils se rendent compte qu'ils ont fait des courses-poursuites avec des gosses de 12 ans. A mon époque, il devait y en avoir un sur mille, aujourd'hui il y en a 30 sur 1 000. Quant à l'encadrement militaire... excusez-moi, si c'est avec des vrais militaires, je les connais, je te jure que ce n'est pas une bonne chose. Ceux qui font tourner les casernes sont très arriérés. Ils pensent que dans la vie civile, il n'y a que des lopettes. Alors si vous leur amenez des petits durs qui roulent du cul dans leur banlieue, on va avoir une vraie confrontation... d'ailleurs, on voit déjà comment ça marche sans qu'il y ait l'armée pour ça.
Quelle est la solution ?
L'année dernière, quand il y a eu ces événements, j'ai appris qu'à Strasbourg, ils avaient supprimé 30 postes d'éducateurs, alors qu'il en faudrait plus. Il y en a plein des gens en bas d'une cité qui sont prêts à emmener les gosses ailleurs, pour leur montrer dès leur plus jeune âge que le monde est vaste. Ce n'est pas une finalité en soi de rester dans une cité.
La droite qui propose de suspendre les allocations pour les parents dont les enfants commettent des délits ?
Je trouve ça facile, et puis les allocations, ce n'est pas un dû, c'est un droit. Je suis bien d'accord pour dire qu'il y a des gens qui sont responsables de ces gosses, mais je comprends qu'il y en ait aussi qui désertent, quand tu viens de te taper huit heures de ménage, que tu ne parles pas très bien français et que ton fils comprend mieux que toi ce qui se passe... Il faut plus leur tendre la main. Supprimer les allocs risque en plus de mettre le gosse dans une position dangereuse. Des exemples en bas de chez toi pour faire des conneries, t'en as plein.
Lors de ton concert samedi dernier à Ris-Orangis dans l'Essonne, tu as dit à ton public : «Les gars, n'oubliez pas que sous les uniformes, il y a aussi des individus. On n'a peut-être pas tous choisi d'être voleurs, mais ils n'ont peut-être pas tous choisi d'être flic.» Es-tu devenu plus indulgent ?
Déjà, quand tu viens d'une cité, les condés, c'est la maison d'en face, c'est quasi culturel. Voilà, moi j'ai vendu du «teuchi», j'ai fait des trucs bizarres, taf taf [vite fait, ndlr]. J'ai peut-être évolué parce que je ne vends plus de shit... non, je rigole. Qu'est-ce qui m'a fait changer d'avis ? Quand tu fais de la musique, tu te retrouves à discuter avec des gens d'autres horizons. Ces conversations ont réussi à éteindre mon côté sectaire. En plus, je vais vous avouer, mon père m'a fait passer tous les concours de l'administration. J'en passais trois par semaine, j'en réussissais un, j'aurais pu finir facteur ou condé. C'est la vie qui veut ça, et pour moi la vie a voulu autre chose.
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20 octobre 2006
Jamel Debbouze milite pour l'inscription des jeunes sur les listes électorales
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