02 octobre 2006

Des conditions de retraite assouplies pour les travailleurs immigrés

Des conditions de retraite assouplies pour les travailleurs immigrés

Marie-Christine Tabet
Le Figaro, Publié le 02 octobre 2006

Le gouvernement va lever l'obligation de résider en France à l'année pour ces 40 000 retraités qui touchent les minima sociaux.

APRÈS AVOIR D€ régler sous le coup de l'émotion la question des pensions des tirailleurs africains, le gouvernement s'attelle discrètement à la question de la retraite des vieux travailleurs migrants. Le sujet n'a pas la même dimension dramatique mais il concerne entre 30 000 et 40 000 personnes dont la vie est tiraillée entre la France et l'Afrique.

Le ministère de la Cohésion sociale prépare un article de loi qui pourrait être intégré au projet de loi de financement de la Sécurité sociale discuté cet automne. Il s'agit de créer une allocation spécifique pour les travailleurs immigrés qui n'ont pas une retraite complète. Remplaçant les compléments et les minimas sociaux, elle leur permettrait de finir leur vie dans leur pays sans perdre les avantages dont ils disposent en France.

«Time sharing»

Cette mesure s'adresse à des hommes arrivés en France dans les années 1960 pour travailler dans l'industrie ou le BTP et qui n'ont pas eu recours au regroupement familial. Aujourd'hui, ils pourraient rentrer vivre au pays mais restent dans des foyers sociaux en France pour des raisons administratives et financières. «Pour percevoir le minimum vieillesse, explique Abdou Ndiaye, responsable de l'agence Sonacotra Gennevilliers-Clichy (92), mais aussi pour pouvoir conserver leur carte de séjour, avoir accès aux soins ou percevoir l'aide sociale, ils louent à l'année des chambres dans des foyers. Au mieux, ils les laissent vides les trois quarts du temps et perçoivent indûment les aides au logement. Au pire, ils empochent à la fois les aides et l'argent d'une sous-location.»

Pour la Sonacotra, principal gestionnaire de foyers, l'enjeu est crucial. L'entreprise expérimente dans les Hauts-de-Seine et en Haute-Savoie des formules de location alternée (le fameux «time sharing»). «Nous avons passé un accord avec la préfecture, raconte Mekki Haou, directeur du foyer d'Asnières. La même chambre est louée à trois ou quatre résidents qui n'y passent que trois mois dans l'année. La préfecture et le fisc continuent à leur fournir les attestations dont ils ont besoin, sachant qu'ils résident principalement à l'étranger.»

La formule arrange tout le monde. Le locataire continue à payer sensiblement la même somme puisqu'il acquitte un loyer à taux plein (sans APL) mais seulement trois mois dans l'année, le bailleur récupère trois chambres et l'État fait des économies sur l'aide personnalisée au logement. À raison de 250 euros mensuels, l'économie n'est pas mince. «Nous pourrons rapidement transformer les logements libérés en résidence sociale, explique un cadre de la Sonacotra. Nous gagnons des mètres carrés sans construire.»

Lobbying de la Sonacotra

Le président de la Sonacotra, Michel Pélissier, fait un intense lobbying auprès du gouvernement pour faire accepter ces nouvelles règles du jeu. Jean-Louis Borloo, le ministre de la Cohésion sociale, semble d'ores et déjà convaincu, mais l'Intérieur et la Santé résistent.

Car le dispositif n'est pas sans risque. Comment gérer une population qui n'a plus d'attaches avec la France ? L'administration saura-t-elle qu'un bénéficiaire est décédé ? La nouvelle allocation ne va-t-elle pas inciter des étrangers âgés à venir s'installer en France ? Ce qui aurait l'effet inverse au résultat escompté.

Le gouvernement ne pouvant réserver une mesure à des Maghrébins ou des Maliens et la refuser, par exemple, à des Polonais, il planche sur un dispositif pour travailleurs âgés avec plus de quinze ans de résidence en France. Parmi les 120 000 travailleurs migrants vivant en foyer, plus de 20% ont plus de 65 ans. Un chiffre qui devrait vite grimper à 30% ou 40%. Ces nouveaux retraités auront encore moins de pensions complètes car ils auront connu de longues périodes de chômage...

Les incessants voyages de M. Oubiche

M.-C. T.
Publié le 02 octobre 2006

Ce retraité algérien de 71 ans revient sans cesse en France, de crainte de perdre sa retraite.

M. OUBICHE vient de rentrer à Asnières. Pour une petite semaine. A la retraite depuis 1998, ce grand-père chétif de 71 ans continue de faire l'aller-retour entre Ras-el-Aioun, une bourgade de l'Est algérien et la France.

Djellaba blanche, bonnet au crochet immaculé sur la tête, barbe soignée et petits yeux rieurs, Ammar Oubiche loge dans une chambre du foyer Sonacotra de la rue du Bas, en bout de ligne du métro parisien. Son tapis de prière et sa boussole pour connaître en toute circonstance la direction de La Mecque sont les seuls objets personnels qu'il a sortis de sa valise. Le poste de télévision posé sur une chaise trône au milieu de la petite pièce aux murs nus. Ce sera son plus fidèle compagnon pendant son court séjour en France.

Pas de regroupement familial

Pour quelques jours, il renoue avec ses 40 ans d'habitudes dans le foyer de travailleurs. La cuisine collective, le casier à clef pour entreposer les provisions et les trois réchauds à partager entre les neufs locataires de l'étage. Désormais, il ne se lève plus aux aurores aller travailler. Le programme de ses escapades parisiennes est immuable : un petit tour de marché une fois par semaine, les discussions en fin d'après-midi avec les immigrés des autres foyers du quartier et la prière quotidienne dans une salle au rez-de-chaussée de la résidence. Malgré tant d'années passées en France à travailler sur des chantiers entre Paris et Marseille, sa vie ici se réduit à ce tout petit périmètre autour du foyer Sonacotra.

Ammar est là pour récupérer l'argent de sa retraite versée chaque trimestre sur un livret à La Poste. Dans un large sourire qui dévoile des dents noircies et rares, il explique malicieusement que sa femme l'a déjà appelé trois fois depuis son arrivée. «Elle attend les sous», pouffe-t-il. Quand on lui demande pourquoi il s'impose ce voyage deux à trois fois par an, laissant derrière lui la grande maison de quatre étages avec trois garages qui fait sa fierté, Ammar Oubiche explique qu'il ne veut pas faire virer directement ses 1 200 euros de retraite mensuelle sur un compte en Algérie. Il n'a pas confiance et redoute de devoir payer des taxes. Le prix du billet d'avion ? Il veut aussi garder sa carte de séjour de dix ans. Or, pour cela, il ne peut s'absenter trop longtemps du territoire. Enfin, dans son village, il redoute de ne pas trouver les médicaments dont il a besoin pour se soigner s'il tombe malade. Alors, il conserve sa chambre à la Sonacotra.

Pourtant, le vieil homme appartient à cette génération qui n'a jamais voulu faire venir sa famille en France. Sa femme et ses huit enfants le lui ont pourtant souvent réclamé. «Là-bas, c'est mieux ! Les enfants, ici, tu les tiens pas», argumente-t-il. À une certaine époque, son employeur l'incitait même au regroupement familial, mais il n'a jamais cédé. Pendant 40 ans, il a préféré rendre visite à sa famille chaque hiver. Aujourd'hui, Ammar Oubiche vit huit mois sur dix en Algérie. Sans parvenir à couper les liens avec la France.

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