25 septembre 2006

Le virage à droite de Nicolas Sarkozy, par Arnaud Leparmentier

Le virage à droite de Nicolas Sarkozy, par Arnaud Leparmentier

LE MONDE | 04.09.06 | 13h50 • Mis à jour le 04.09.06 | 13h50

Derrière le triomphe, un net raidissement. Devant les jeunes UMP à Marseille ce week-end, Nicolas Sarkozy a opéré un virage à droite en réponse au trouble provoqué dans sa course à la présidentielle par l'irruption de Ségolène Royal.

Il y a un an, le président de l'UMP était en position de force. La victoire du non au référendum européen laissait le Parti socialiste au bord de l'implosion. Nicolas Sarkozy pouvait prôner la rupture moderniste avec un PS anachronique, incapable de clarifier son rapport à la mondialisation et au marché. La rupture valait autant par rapport à l'immobilisme chiraquien. Il pouvait espérer occuper un spectre politique large, allant des partisans de Philippe de Villiers au centre-gauche.

Le phénomène Royal a bousculé la donne : en réhabilitant le blairisme, la présidente de Poitou-Charentes a stoppé la surenchère à gauche du PS, qui a adopté entre-temps un programme, certes digne d'un inventaire à la Prévert, mais de nature social-démocrate. En attaquant sur les valeurs de "l'ordre juste" et du travail, elle est partie à la reconquête des classes populaires qui avaient abandonné le PS. Femme, neuve aux yeux du public, elle était la rupture.

Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont ainsi retrouvés à chasser sur les mêmes terres. Sauf que, comme l'explique l'eurodéputé UDF Jean-Louis Bourlanges, "Ségolène Royal incarne une forme de rupture plus assimilable par les Français". La candidate à l'investiture socialiste serait plus à même de rassurer les Français et de leur faire accepter les mutations nécessaires dans la mondialisation. Peu importe, si, comme l'a affirmé à tort ou à raison le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin, "cette candidate est plus socialiste que les autres... cela finira par se voir".

Pour contrer Mme Royal, Nicolas Sarkozy, qui est parvenu à écarter son rival Dominique de Villepin, affiche désormais une stratégie de rassemblement : alliance des hommes, avec l'intégration des chiraquiens convertis par nécessité au sarkozysme ; union avec l'aile sociale de l'UMP avec le discours économique d'Agen aux accents séguinistes prononcé en juin ; reprise à son compte d'une partie du bilan du gouvernement Villepin, désormais défendable avec le retour de la croissance et la baisse du chômage.

Mais cette tactique peut donner le sentiment que le président de l'UMP redevient l'héritier de Jacques Chirac et qu'il adopte une tactique attrape-tout pour séduire chaque électeur et ses aspirations contradictoires. "Il y a deux mois, j'étais accusé d'être un libéral communautariste et atlantiste. Deux mois après je serais devenu tellement ouvert aux Français que j'aurais perdu toute cohérence. Ces considérations n'ont aucun sens. La vérité, c'est que si l'on veut gagner l'élection présidentielle, il faut rassembler 50 % des électeurs, plus une voix", s'est défendu, dans le Figaro Magazine, le candidat de la droite.

Comme le note l'eurodéputé Alain Lamassoure, "l'exercice de cohérence globale reste à faire. C'est l'enjeu du programme présidentiel. Sarkozy doit montrer en quoi il parvient à poser le problème en termes nouveaux par rapport à la dialectique classique gauche-droite". Le programme du candidat de l'UMP devra aider à donner un contenu à la rupture.

Pour l'heure, le raidissement se fait sur les sujets de société. Celui qui avait pris de court les socialistes en osant abolir la double peine veille désormais à ne plus heurter son électorat, en particulier les milieux populaires : exit le vote des étrangers aux élections municipales. De même, s'il veut instaurer une nouvelle union civile, Nicolas Sarkozy a opposé un "niet" au mariage et à l'adoption par les homosexuels.

Ce repli a été étayé à Marseille, où M. Sarkozy est allé jusqu'à promouvoir une révolution néo-conservatrice. Il a fustigé la génération de Mai 68 qu'il accuse d'avoir "enterré partout, dans la politique, dans l'éducation, dans la société, une inversion des valeurs et une pensée unique dont les jeunes d'aujourd'hui sont les principales victimes". Hymne au gaullisme et à la troisième République et invocation des auteurs les plus classiques : l'exercice a permis à M. Sarkozy d'attaquer les socialistes pour avoir trahi l'héritage de Jaurès et de Blum, en citant leurs propos sur l'école.

Mais cet ancrage dans le passé n'est pas sans désavantage : il complique le recours aux solutions nouvelles. Au lieu de créer de nouvelles valeurs, il restaure celles d'hier. M. Sarkozy avait fait des pas vers la reconnaissance de la diversité de la société française, au point qu'il fut accusé de communautarisme. Cette approche devient contradictoire avec les références à la IIIe République et au gaullisme. S'il a vanté le "métissage des cultures et des idées, le brassage (...), principale force de création dans tous les domaines", la priorité est à la République. Sans elle, "vous aurez le communautarisme, la loi des tribus, chacun renvoyé à ses origines ethniques, à sa religion. (...) La République n'est pas un choix. Pour chacun d'entre nous, ce doit être une exigence et un devoir." Soucieux de mettre fin au dénigrement de la France, le président de l'UMP a vanté la jeunesse française "héroïque" en 14-18, célébré la "génération de la résistance" des années 1940 et proposé, dans la foulée de Ségolène Royal, un service civique obligatoire. "La France est (...) votre patrie et vous n'en avez pas d'autre même si vos parents ou vos grands parents sont venus d'ailleurs", a-t-il lancé.

L'Europe et la mondialisation ont à peine été évoquées à Marseille. M. Sarkozy, qui se dit proche de Tony Blair, de Gordon Brown et d'Angela Merkel, a renoué avec la tradition d'immodestie gaulliste, qui risque de paraître bien pusillanime au XXIe siècle. Ainsi de sa proposition pour sauver la langue française : il faut, selon lui, faire apprendre aux enfants une langue vivante en plus de l'anglais tout "en exigeant de tous nos partenaires que dans leurs trois langues, il y ait le français".

Le discours de Marseille a montré un futur candidat replacé dans un cadre traditionnel gauche-droite. "J'ai toujours pensé que la bipolarisation était non seulement inéluctable mais nécessaire", a expliqué M. Sarkozy dans le Figaro Magazine. "Si vous gommez le clivage gauche-droite, par quoi le remplacez-vous ? Les anciens et les modernes ? En connaissez-vous beaucoup qui se mettront spontanément du côté des anciens ? Le clivage entre Européens et nationaux ? Connaissez-vous beaucoup d'Européens qui accepteront de renoncer à leur patrie, beaucoup de nationaux qui accepteront de renoncer à l'idée européenne ?"

Devant les jeunes, à Marseille, il a choisi : la droite, les anciens et la nation, au risque de basculer d'une rupture moderne dans une rupture réactionnaire.

Arnaud Leparmentier
Article paru dans l'édition du 05.09.06

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