26 septembre 2006

Des héros si ordinaires...

Des héros si ordinaires...

Ni revanchard ni repentant, « Indigènes », de Rachid Bouchareb, rend hommage aux tirailleurs africains pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Festival de Cannes, lui, a récompensé d'un prix d'interprétation collectif l'engagement de cinq remarquables acteurs. Rappel historique et histoire d'un film.

Olivier De Bruyn

1943L'Afrique du Nord. Une poignée d'hommes qui n'ont jamais foulé le sol de l'Hexagone s'engagent pour combattre l'ennemi nazi. Bientôt, ils vont découvrir la mère patrie. Ils s'appellent Saïd (Jamel Debbouze), Yassir (Samy Naceri), Messaoud (Roschdy Zem) et Abdelkader (Sami Bouajila). Leurs motivations ne sont pas forcément identiques, mais tous se retrouvent confrontés au même destin. A leur tête, le lieutenant Martinez (Bernard Blancan), un pied-noir en proie à des sentiments contradictoires à l'égard de ces soldats qui entonnent « La Marseillaise » avec le même enthousiasme que leurs pairs, mais, entre eux, le plus souvent, parlent leur langue natale : l'arabe. Combattants français parmi d'autres sur les champs de bataille, ils sont victimes d'une cruelle indifférence (au mieux) et d'une sévère marginalisation au sein de la communauté militaire. Comme un reflet des rapports qu'entretient la métropole avec les citoyens des colonies. Plus tard, dans les livres d'histoire et dans la mémoire nationale viendra l'oubli...

Rachid Bouchareb, cinéaste français, porte en lui l'histoire d'« Indigènes » depuis des années. Depuis toujours, peut-être... « Un de mes oncles a fait la guerre d'Indochine, un arrière-grand-père celle de 14-18, raconte-t-il. Ce projet nous liait, les acteurs et moi, par notre histoire commune. Dans nos familles, ces événements sont très rarement évo-qués. Quant au cinéma français, il n'avait jamais montré ces combattants... Ce film repose sur une nécessité : nous réapproprier l'histoire de nos aînés qui fait partie intégrante de l'histoire de France. » Rachid Bouchareb a mis cinq ans pour produire ce film important (lire page 104). Vingt-cinq versions du scénario ont été rédigées avant que le réalisateur ne se sente prêt à tourner. Le cinéaste a travaillé avec des historiens, plongé dans les archives. Il a patiemment consigné les témoignages des tirailleurs encore en vie, qui, rappelle-t-il, n'éprouvent aucun ressentiment à l'égard d'une mère patrie qui les a longtemps relégués dans les oubliettes de sa mauvaise conscience.

Le film, à chaque instant, témoigne de cette exigence. Rachid Bouchareb évite tous les pièges : l'édification, la lourdeur didactique, l'héroïsation. Au plus près de ses personnages, « Indigènes » accompagne le bataillon dans la litanie terrifiante de la guerre. Alterne avec une impressionnante maîtrise les scènes de bataille et les séquences plus intimistes où les quatre protagonistes principaux subissent le mépris de leur hiérarchie. Il n'est évidemment pas question de dévoiler la progression dramatique de ce film qui ne sacrifie jamais les spécificités de ses personnages sur l'autel du grand sujet. Juste une image toutefois. Les héros si ordinaires d'« Indigènes » achèvent leur parcours militaire dans un village d'Alsace. A l'issue des combats, Abdelkader, seul, légèrement en retrait du reste de l'armée défilant en terrain reconquis, marche comme un automate dans les rues du village, hébété, parmi les ruines. Les autochtones ne le regardent pas, ou si peu... Des décennies plus tard, à l'heure d'un épilogue contemporain infiniment pudique, on le retrouve - au gré de quelques scènes sèches, dépourvues de dialogues - dans son quotidien morose, quelque part en France. Visite dans un cimetière, sur les tombes de soldats morts au champ d'honneur ; séquences dans un foyer Sonacotra... Sur son visage, nulle trace de colère. Avec « Indigènes », très loin des pamphlets revanchards et des incitations à la « repentance », Rachid Bouchareb rappelle des événements qui constituent une part de l'identité nationale et signe une oeuvre bouleversante, profondément digne
Histoire du film

2006. Festival de Cannes, vitrine du cinéma international. Rachid Bouchareb présente en compétition son film. Il mesure le chemin parcouru. Malgré l'évident potentiel commercial d'« Indigènes » et son casting indiscutable (Jamel Debbouze est l'un des comédiens les plus populaires du cinéma hexagonal), le cinéaste, cinq années durant, a frappé à toutes les portes - collectivités locales, ministères, pays étrangers - pour en boucler le financement. « Le film avait l'envergure d'une production à 25 millions d'euros, explique-t-il. Nous l'avons tourné pour un peu moins de 15. Et Jamel s'est associé au financement. Je n'ai jamais douté. Ce film relevait d'une nécessité. »

Bouchareb et ses acteurs, désireux d'échapper aux récupérations communautaristes, savent que, pour évoquer des événe-ments vieux d'un demi-siècle, l'histoire d'« Indigènes » interroge les problématiques toujours brûlantes de l'identité nationale et de l'« intégration ». « Ce film permet de revenir sur notre passé. Et, je l'espère, d'éclairer le présent. De par mes origines, j'ai été au carrefour des problèmes induits par la colonisation, la décolonisation, l'immigration. »

« Cette histoire n'est pas seulement celle de nos familles, mais aussi celle de la France, ajoute Jamel. Plus que jamais je me sens français et fier de raconter mon histoire. »

© le point 21/09/06 - N°1775 - Page 104 - 555 mots

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