Campagne présidentielle : le retour des clubs d'experts
LE MONDE | 01.09.06 | 14h39 • Mis à jour le 01.09.06 | 14h39
A la veille de la campagne présidentielle, la professionnalisation de la vie politique et la complexité croissante des enjeux va-t-elle entraîner une montée en puissance des think tanks, ces "réservoirs d'idées", selon la terminologie anglo-saxonne ? Ou bien le style, parfois qualifié de "populiste", de certains candidats à la candidature risque-t-il de faire passer au second plan l'expertise de la vie publique ?
Les cercles ont eu leurs beaux jours en France dans les années 1960, comme le Club Jean-Moulin (1958-1970), très actif pendant la guerre d'Algérie et sur la réforme des institutions, ou la Fondation Saint-Simon (1982-1999) de François Furet et Roger Fauroux, où se sont croisés hauts fonctionnaires, intellectuels et chefs d'entreprise. Mais la culture du think tank à l'américaine, qui fonctionne comme une "université sans étudiants", peine à s'implanter dans l'Hexagone.
Pourtant, estime le géographe Franck Debié, directeur général de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol), "à l'heure de la mondialisation de la décision, c'est dans ces structures-là que se prépare le travail politique". Fondapol a été créée en 2004 à l'initiative de Jérôme Monod, le conseiller de Jacques Chirac, pour nourrir en idées le débat public en général et l'UMP en particulier.
Les tribulations de la Fondapol sont révélatrices des difficultés que rencontre ce type d'organisme en France. Aujourd'hui, le parti présidé par Nicolas Sarkozy a coupé les ponts avec ce laboratoire, qui doit se contenter de quelques dons et subventions - ce qui est aussi le cas de la Fondation Jean-Jaurès, proche du PS, ou de "Gabriel-Péri", lié au PCF. La question est de savoir si l'argent public constitue pour un think tank une meilleure garantie d'indépendance (modèle français ou allemand) que le financement privé (modèle américain).
DÉFIANCE À L'ÉGARD DES ÉLITES
Pour le sénateur (UMP) de la Sarthe François Fillon, chargé de la coordination du projet de l'UMP, "l'époque où l'on faisait un programme avec dix experts brillants dans le secret des dieux" est révolue. "Désormais, on doit aller beaucoup plus loin dans la confrontation avec la société", juge-t-il. Ségolène Royal est-elle parvenue aux mêmes conclusions ? C'est ce que pense le politologue Zaki Laïdi, animateur de Telos, un "réseau intellectuel résolument réformiste" qui diffuse ses productions via le Net. Selon lui, Mme Royal aurait, notamment au travers de son "forum participatif", Désirs d'avenir, "déclassé l'expertise" en préjugeant que "chaque citoyen est porteur d'une vérité, d'un fragment d'expérience et de savoir".
De fait, suggère Gilles Finchelstein, délégué général de la Fondation Jean-Jaurès, la montée en puissance des élites issues de l'ENA a peut-être trop pesé sur la manière d'aborder la vie politique. "Elles ont tendance à se concentrer sur les problèmes techniques", dit-il. Or la défiance de la société à l'égard de ses élites ne favorise guère le recours aux experts. La réglementation rigoureuse du financement des partis en France est une difficulté supplémentaire, comme l'usage du français, qui limite l'influence des "boîtes à idées", notamment à Bruxelles.
La République des idées était réputée alimenter la précampagne de Mme Royal. Son secrétaire général, Thierry Pech, s'en défend et critique la politisation excessive des think tanks américains néoconservateurs. Il souligne aussi les limites des prévisions de ceux qui ont tablé, des années durant, sur la démocratisation de l'Iran. "On ne peut pas demander l'impossible aux intellectuels", ajoute M. Pech, pour qui les systèmes d'évaluation de ces structures restent incertains.
Pour autant, il est peu probable que les candidats à l'élection présidentielle y renoncent. Dominique Strauss-Kahn, par exemple, s'appuie sur l'association AG2E (A gauche en Europe), présidée par Marisol Touraine. Laurent Fabius met à profit ses réseaux, constitués depuis les années 1980, et travaille avec le Club Fraternité, fondé en 2002.
En France, les think tanks sont surtout des forces de proposition sur des problèmes circonscrits, à l'instar du Club du XXIe siècle, qui rassemble, sous la houlette d'Hakim El Karoui, ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin, une centaine de Français d'origine immigrée dont le parcours traduit une réussite professionnelle. Autres exemples, Bruegel, un "centre de recherche et de débat sur les politiques économiques en Europe", ou la Fondation Robert-Schuman, à vocation européenne. Signe que ces groupes de réflexion sont plus à l'aise dans un environnement continental que dans les limites d'une élection présidentielle, où les affrontements partisans l'emportent sur la réflexion.
Nicolas Weill
A lire
Les Clubs de réflexion et d'influence, 2006-2007, par Pierre-Emmanuel Moog, L'Express éd., collection "L'Expansion", 366 pages, 50 € ;
Les Think Tanks, cerveaux de la guerre des idées, de Stephen Boucher et Martine Royo, Le Félin, 120 p., 9,90 € ;
L'Europe et ses think tanks, un potentiel inaccompli, Notre Europe, décembre 2004. Rapport disponible sur www.notre-europe.asso.fr.
Article paru dans l'édition du 02.09.06
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire